A propos de l'auteur
Rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

Longtemps négligée, la communauté harédite israélienne fait l’objet de plus en plus d’études et de statistiques, qui permettent de mieux la connaitre et la comprendre. L’ensemble des chiffres présentés proviennent du Bureau Central des Statistiques et du Israel Democracy Institute.

DEMOGRAPHIE ET GEOGRAPHIE

Une population jeune mais qui se marie de plus en plus tard

Les ultra-orthodoxes représentent environ un million de personnes en Israël. Une population plus jeune que la moyenne israélienne, puisque 58% sont âgés de moins de 19 ans, contre 30% pour les Juifs non orthodoxes. Entre 2008 et 2018, la croissance naturelle a été de 4,2% contre 1,4% pour le reste de la population juive israélienne. Le taux de fécondité est de 7,1 enfants par femme, alors qu’il est de 3,1 pour l’ensemble de la population.

La société harédite évolue aussi en termes de naissances. En 2004, une femme ultra-orthodoxe âgée de 20 à 24 ans avait en moyenne 1,7 enfant. En 2018, elle en a 1.

Une donnée à mettre en rapport avec l’évolution de l’âge du mariage. Le taux de mariage reste plus élevé que la moyenne nationale.  Pour les plus de 20 ans, il est de 83% contre 63% pour la moyenne nationale juive. Toutefois, en 2018, seuls 67% des ultra-orthodoxes âgés de 20 à 29 ans sont mariés, alors qu’ils étaient 73% en 2011 et 77% en 2003. C’est la progression du nombre de harédim dans les filières d’enseignement supérieur qui est le principal facteur de ce recul de l’âge moyen du mariage.

Entre villes et quartiers

Traditionnellement, les ultra-orthodoxes privilégient les communautés fermées qui préservent leurs mode et règles de vie des influences extérieures. En Israël, les centres de population harédite se sont structurés sur les communautés préexistantes, comme à Jérusalem ou à Bnei Brak. Mais ils ont aussi été déterminés par la politique d’urbanisation de l’Etat, qui devait absorber des populations immigrées, essentiellement originaires des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. C’est ainsi que des communautés harédites séfarades ont vu le jour dans les localités plus périphériques d’Ashdod à Netivot.

Au cours des années 90, c’est la création de nouvelles localités en Judée Samarie et sur la ligne Verte qui a vu le développement d’agglomérations purement ultra-orthodoxes comme Beitar Ilit, Emmanuel ou Elad, mais aussi la naissance de quartiers ultra-orthodoxes dans des implantations. Un phénomène équivalent s’est produit dans les villes de Beth Shemesh et Modiin. La première a vu sa population harédite croitre de façon exponentielle, jusqu’à susciter des tensions entre les habitants. La seconde a une zone entière uniquement réservée aux résidents ultra-orthodoxes. A noter que la population harédite est aussi moins mobile que la moyenne nationale. Sa répartition se fait en outre par communauté d’appartenance – harédite, lituanienne, harédite séfarade, etc.

 

ECONOMIE

Le secteur harédi reste le plus pauvre d’Israël avec la minorité arabe. En 2017, les ultra-orthodoxes étaient 45% à être sous le seuil de pauvreté, contre 11% pour la moyenne nationale juive. Il s’agit pourtant d’un progrès significatif, puisqu’en 2005, ils étaient 58% sous le seuil de pauvreté.

Plus présents sur le marché du travail, malgré un plafonnement

Le revenu moyen des ménages ultra-orthodoxes a progressé de 8% entre 2015 et 2016, alors que celui du reste de la population juive n’a augmenté que d’1,7% durant la même période. C’est le résultat de la hausse des salaires des ultra-orthodoxes, qui a progressé de 10% en moyenne entre 2014 et 2016.

Le taux d’emploi dans le secteur harédi était en 2017 d’un peu plus de 50% pour les hommes et 73% pour les femmes. Il est stable depuis 2015.

Les ultra-orthodoxes sont de plus en plus présents dans les professions libérales et le secteur public. Les femmes sont toujours représentées dans l’enseignement, mais investissent de plus en plus les secteurs de l’informatique, de la comptabilité et du secrétariat.

Un début de classe moyenne

Les comportements de consommation évoluent, indiquant l’émergence d’une classe moyenne dans le secteur harédi. Les ménages ultra-orthodoxes voyagent plus : ils étaient 51% en 2017 contre 46% en 2004. Ils utilisent aussi plus l’internet : 54% des plus de 20 ans en 2017 contre 44% en 2007. En 2003, seuls 31% des ménages ultra-orthodoxes avaient une voiture. En 2017 ils étaient 42%. La moyenne nationale juive est de 80% de foyers détenant une voiture.

 

EDUCATION

Scolarisation

Dans le secteur harédi, les établissements d’enseignement de la maternelle à la fin du secondaire se répartissent en deux catégories : les établissements privés reconnus, et les établissements non reconnus. Dans la première catégorie, la majorité des jardins d’enfants et des écoles de filles et une partie des écoles maternelles et primaires pour garçons. Ils comprennent les établissements appartenant au réseau d’enseignement indépendant affilié à Agoudat Israël et au réseau Maayan d’éducation toranique du mouvement Shas. Ils se distinguent des autres établissements scolaires sur le financement et l’enseignement des matières profanes obligatoires dans l’éducation publique. Ils sont financés en totalité par le ministère de l’Education et sont engagés en contrepartie à appliquer en intégralité le programme d’enseignements des matières profanes.

Les autres établissements privés qui ne sont pas placés sous le contrôle du ministère de l’Education sont financés à 55% par l’Etat et les matières profanes doivent représenter 55% de leur programme. Cela concerne la quasi-totalité des écoles primaires pour garçons du secteur harédi.

Les yéchivot, collèges d’enseignement secondaire ne dispensent que l’enseignement du judaïsme, mais bénéficient d’un financement public à 60%. Le ministère de l’Education ne les contrôle que sur le plan administratif.

Pour l’année scolaire 2014-2015, on comptait en Israël deux millions d’enfants scolarisés. Parmi eux, 404 000 appartenaient au courant harédi.

En 2013, le ministre de l’Education Shaï Piron avait créé un système scolaire harédi placé sous le contrôle de l’Etat, mais son influence reste encore limitée.

L’essor de l’enseignement public dans le secteur harédi se traduit aussi par l’augmentation du nombre de bacheliers. En 2016, les ultra-orthodoxes étaient 34% à se présenter au baccalauréat, contre 23% en 2005. Les jeunes filles sont les plus nombreuses à passer l’examen : elles étaient 31% en 2009. Elles sont 50% aujourd’hui.

 

EDUCATION SUPERIEURE

Les étudiants harédim dans les filières laïques

Selon une récente enquête réalisée par le Centre de recherche et de documentation de la Knesset, on comptait en 2009, 290 étudiants harédim inscrits en deuxième cycle à l’université. Durant la même période, le nombre d’étudiants harédim en 1er cycle a plus que doublé, passant de 3575 à 8186. Toutefois, au cours des trois dernières années, on a enregistré un recul du nombre d’étudiants en premier cycle.

Dans son dernier rapport annuel sur la société harédite, le Israel Democracy Institute constate une hausse de 141% des étudiants harédim entre 2010 et 2017 alors que dans le même temps la population estudiantine n’a progressé que de 9% au niveau national.

Plus de la moitié des étudiants sont inscrits dans les collèges d’études supérieures, un tiers dans les collèges de formation à l’enseignement et le reste – environ 17% – étudie dans les universités, qui représentent 39% de l’ensemble des étudiants.

Le taux de décrochage en cours d’études est de 12,5% contre 7% pour la moyenne nationale.

Pour l’année 2015-2016, les harédim représentaient 12% de la population étudiante, quand les Juifs non orthodoxes sont 4 à 5 fois plus nombreux.

Le Conseil de l’Enseignement Supérieur investit plus d’un milliard de shékels par an pour le développement de l’enseignement supérieur auprès des harédim et le ministère de l’Education aide les étudiants qui doivent se mettre à niveau dans les collèges pré-universitaires. 42% des étudiants harédim ont dû passer par ce programme, alors que les femmes n’étaient que 13%. 11000 personnes, issues de l’enseignement secondaire harédi ont participé l’an dernier à ces classes, alors que l’Etat n’en a financé que 3800. Les statistiques disponibles ne distinguent pas entre ceux qui sont toujours au sein du courant harédi et ceux qui l’ont quitté. Mais d’autres formules sur la base de prêts étudiants sont également accessibles, dont une partie se transforme en bourse en cas d’obtention du diplôme.

L’objectif pour 2022 est d’atteindre les 19000 étudiants. Ce qui pose un nouveau défi, celui de l’espace d’études que ces étudiants doivent partager avec les non-orthodoxes.

L’enseignement supérieur harédi

Les yéchivot et les Kolel – universités talmudiques pour hommes mariés, comportant une structure d’internat pour leurs familles – composent encore l’essentiel de l’éducation des jeunes gens ultra-orthodoxes. En 2017, ces filières comptaient 114 000 étudiants. Leur nombre est de nouveau à la hausse, après un recul en 2013-2014, conséquence de coupes dans les budgets publics alloués aux yéchivot, lors de la coalition gouvernementale dont les partis orthodoxes étaient absents.

Les jeunes filles sont quant à elles intégrées dans des « séminaires » qui dispensent une formation professionnelle pratique. Depuis 2002, toutefois, le statut de ces séminaires a évolué. Consacré jusque-là à la formation d’enseignantes, ils se sont ouverts à de nouvelles professions, telles que l’économie, la comptabilité, l’informatique et le secrétariat.

 

ARMEE

En 2017, 3700 jeunes gens ultra-orthodoxes ont effectué un service militaire ou civil national, soit un tiers de la population des établissements d’enseignement du secteur harédi. 69% d’entre eux ont moins de 20 ans, 21% se sont enrôlés entre 21 et 23 ans et seulement 10% après l’âge de 24 ans.

La question de la conscription demeure un sujet hautement sensible, ce que l’on appelle dans le débat israélien « l’égalité du fardeau ». Même si de plus en plus d’Israéliens harédim y voient la porte d’entrée vers la société israélienne, leurs dirigeants y restent publiquement opposés. Depuis la création de l’Etat et durant une trentaine d’années, le compromis conclu par Ben Gourion prévoyait le report de service pour plusieurs centaines d’élèves de yéchivot. A la fin des années 70, le système a été élargi, donnant naissance au phénomène de la « société des apprenants », où, au début des années 2000, les hommes ultra-orthodoxes n’étaient plus que 37% à entrer dans la vie active, creusant l’écart socio-économique avec le reste de la société.

Depuis, plusieurs réformes ont été tentées. La dernière en date remonte à 2014 avec le vote d’une nouvelle loi sur la conscription des ultra-orthodoxes, qui fixait un objectif de 8000 enrôlements par an, mais aussi des sanctions pénales pour les contrevenants avec cependant une période d’adaptation. La désignation des jeunes aptes au service était laissée à la compétence des directeurs de yéchivot. La loi a pourtant été modifiée avec l’entrée des partis orthodoxes dans la coalition suivante. Le texte a été à peu près vidé de sa substance, au point que la Cour Suprême, dans une décision de 2017, a invalidé l’amendement et contraint le parlement à régler le problème de façon à supprimer les inégalités générées par la loi. Le délai accordé par les juges doit expirer au début de l’été 2019. La loi sur la conscription s’annonce donc comme un enjeu majeur pour la nouvelle coalition gouvernementale issue des élections législatives du 9 avril, alors que Benyamin Netanyahou devrait avoir besoin des partis orthodoxes pour réunir une majorité.

 

POLITIQUE

L’organisation politique ultra-orthodoxe a commencé avec la création en 1912 en Pologne de l’Agoudat Israël, en réponse au mouvement sioniste. Sa mission était de « résoudre, dans l’esprit de la Torah et des commandements, toutes les questions qui se poseront jour après jour à la vie du peuple d’Israël ». Agoudat Israël a ainsi réussi pour la première fois à regrouper en son sein des mouvements différents, voire opposés, des hassidim aux lituaniens.

A la création de l’Etat, Agoudat Israël avait pourtant développé des relations avec les responsables sionistes, pour assurer la préservation de ses intérêts sectoriels. Après avoir obtenu gain de cause, elle quittait la coalition en 1952 et restait absente du gouvernement jusqu’en 1977. Depuis, l’évolution du paysage politique a favorisé la montée en puissance des partis orthodoxes, alors qu’Agoudat Israël a connu scissions et défections.

C’est d’abord la discrimination des harédim séfarades qui les a conduits à créer leur propre représentation politique avec le parti Shas, présent à la Knesset depuis 1984. Le parti séfarade harédi a obtenu 8 sièges aux dernières législatives.

Ce sont ensuite les lituaniens qui ont quitté l’Agoudat Israël pour former Deguel HaTorah en 1988. Pourtant, depuis 1992, les partis harédim ashkénazes ont recommencé à faire liste commune aux législatives, sous l’appellation Yaadout HaTorah. Leur liste a obtenu 7 sièges aux élections d’avril.

L’électorat harédi est globalement homogène et vote en fonction de son secteur. Toutefois, les législatives de 2015 ont vu 17% des électeurs ultra-orthodoxes voter pour des partis sionistes. Par ailleurs, on estime à 5% la proportion de harédim qui ne prend pas part aux scrutins pour des raisons idéologiques.

 

MEDIAS

Les organes traditionnels

Le secteur harédi compte de nombreux organes de presse, représentant ses différents courants.

Hamodia : fondé en 1950 par l’Agoudat Israël, il a longtemps été le seul quotidien harédi en Israël. A la suite de vives tensions à l’intérieur de la direction harédite entre lituaniens et hassidim, il est devenu l’organe de la hassidout de Gur.

Yeted Neeman : fondé en 1985 par le Rav Shach, à la suite de la scission de Hamodia.

Hamevasser : fondé en 2009, il représente un des courants d’Agoudat Israël.

Hapeless : fondé en 2012 par le Rav Auerbach, il représente le courant dur de la Faction de Jérusalem.

Hamahaneh Haharedi : fondé en 1980, il représente la hassidout de Belz.

Yom Leyom : fondé en 1993, il représente le parti Shas. D’abord quotidien, il est devenu hebdomadaire.

Haderech : fondé en 2017 après le rachat de Yom Leyom, il représente le Shas.

Kfar Habad : fondé en 1980, est l’organe de presse du mouvement Loubavitch.

Les magazines hebdomadaires sont peu répandus, considérés par les dirigeants religieux comme des organes encourageant la calomnie. L’ensemble de la presse harédite est d’ailleurs soumise à des règles éditoriales très strictes. Les informations trop graphiques y sont interdites, ainsi que tout ce qui peut entrainer une atteinte aux valeurs morales. Les articles sont soumis à l’examen d’un censeur avant publication. Les images de femmes y sont évidemment proscrites.

L’irruption d’internet

Tout d’abord refusé par la direction harédite, l’usage d’internet est devenu incontournable, même dans le secteur ultra-orthodoxe. Il permet l’accès aux médias généralistes qu’il devient impossible de filtrer pour ceux qui disposent d’un ordinateur à la maison ou qui se connectent sur leur lieu de travail ou même dans les bibliothèques.

Pour réguler ce flux, des sites d’information spécifiques ont vu le jour au cours des dernières années. Les plus importants sont Kikar Hashabbat et Behadarei Hadarim.


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