A propos de l'auteur
Pascale ZONSZAIN, rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

La laïcité israélienne se définit plus par les individus qui la composent que comme une collectivité correspondant à un modèle unique. C’est ce qui la rend si difficile à cerner. Quelques chiffres pour tenter pourtant d’en tracer un portrait.

En Israël, on aime ce qui est visible, identifiable et classable au premier regard. La codification identitaire passe par le vêtement, le lieu d’habitation, l’environnement social, le mode de scolarisation des enfants, les habitudes alimentaires ou le service militaire. Pour identifier un laïc, a priori rien de plus simple : il suffit de vérifier s’il a la tête nue. Plus compliqué s’il s’agit d’une femme : toutes les Juives religieuses ne se couvrent pas la tête, même si elles sont mariées. Autour de la table du repas du vendredi soir, il pourra être difficile de discerner qui est religieux dans sa pratique et qui savoure d’abord la tradition culinaire et familiale du Shabbat. A moins d’aller regarder dans la rue si le moteur de la voiture est encore chaud… Et que dire des traditionnalistes, cette catégorie intermédiaire, véritable casse-tête statistique, qui n’appartient ni aux tout à fait laïques, ni aux tout à fait religieux. Pour les premiers, ils feront partie de la seconde catégorie et inversement.

C’est que la définition du laïc israélien est en constante évolution et qu’elle recouvre des sous-groupes qui répondent à différentes motivations, de l’idéologie à l’attachement familial en passant par l’intérêt culturel. Certains laïcs revendiquent leur état comme un engagement politique, parfois radical. D’autres accommodent leur absence de pratique religieuse d’une dose variable de pratique rituelle. Tous évoluent pourtant dans un Etat où la laïcité n’est pas le modèle absolu, puisque le statut personnel est régi par l’identité nationale et donc en Israël, religieuse.

Une classification fluctuante

Deux organisations, la fondation Beit Avi Hai Israel et le Israel Democracy Institute, réalisent entre 1991 et 2009 trois études sous le titre « Juifs Israéliens, un portrait ». Ils constatent déjà des définitions souvent contradictoires de chacun des groupes de la société israélienne quant à leur rapport au religieux et où l’origine ethnique peut jouer un rôle non négligeable dans la religiosité, comme entrent aussi en jeu le niveau socio-économique, voire les opinions sur des thématiques telles que la démocratie, la conversion ou le statut de la femme comme critère de définition.

En 2018, le Bureau Central des Statistiques publiait dans le cadre de ses enquêtes sur les aspects de la société israélienne un rapport intitulé « Religion et autodétermination du niveau de religiosité ». Plus question de limiter le choix des catégories à des termes trop vagues. La gamme proposée aux personnes interrogées va de « totalement laïcs » à « orthodoxes » mais en passant par des étapes intermédiaires, telles que « laïcs partiellement traditionnalistes » ou « traditionnalistes » ; des variations qui nuancent l’appellation générale de « laïc », censée représenter les citoyens dont la pratique religieuse ne constitue pas le pivot du mode de vie.

Le centre de recherches américain Pew qui mène des enquêtes sur les sociétés du monde entier, avait constaté en 2016 les profondes divisions qui traversent la société israélienne en matière de religion et sur la perception de la place du religieux dans l’espace public, pouvant donner à penser que la société israélienne juive ne tirait sa cohésion que de son accord sur le rôle de l’Etat d’Israël comme foyer national du peuple juif.

En 2018, l’indice annuel du JPPI constatait pour sa part que 46% de l’ensemble des Juifs israéliens se définissent d’abord comme Juifs, tandis que 35% se définissent d’abord comme Israéliens. Et cela ne signifie pas qu’ils aient la même vision sur la façon dont la religion s’exprime dans l’espace public ou influe sur le statut personnel.

On n’a évoqué ici que quelques-unes des très nombreuses études réalisées sur la question de l’identité israélienne en général et sur la société laïque en particulier, à seule fin de donner un aperçu de sa complexité. Certaines vont être rappelées plus en détails dans ce dossier.

Les laïcs israéliens en chiffres

Démographie

Pour le 70e anniversaire de l’indépendance d’Israël, le Bureau Central des Statistiques répartissait les 74,7% d’Israéliens juifs en 44% de laïcs, 22% de traditionnalistes non religieux, 13% de traditionnalistes religieux, 11% de religieux et 10% d’ultra-orthodoxes.

Le JPPI, Institut d’études stratégiques du monde juif, dans sa nomenclature, également de 2018, propose une définition du niveau de religiosité par les personnes interrogées :

Complètement laïcs 33,4%
Laïcs partiellement traditionnalistes 17,8%
Traditionnalistes 22,7%
Religieux libéraux 2,5%
Religieux 7,6%
Haredim (ultra-orthodoxes) nationalistes 3,9%
Haredim (ultra-orthodoxes) 11,9%
Divers sans définition 0,2%

Répartition par tranche d’âge et par foyer en pourcentages (fin 2016, Bureau Central des Statistiques)

  Total Laïcs Traditionnalistes Religieux à très religieux Ultra-orthodoxes
0-14 100 37,6 19 17,8 25,7
25-64 100 50,1 26,1 14 9,7
65+ 100 51,2 32,3 13,2 3,4

Religiosité familiale (2016, Bureau Central des Statistiques)

46% des familles juives définissent leur mode de vie comme laïque

2,9% traditionnaliste

11,9% religieux

2,2% très religieux

10,2% ultra-orthodoxe

3,1% composite

1/3 des foyers juifs laïcs sont sans enfant (quel que soit l’âge des conjoints).

L’essentiel des familles monoparentales se trouve chez les laïcs et les traditionnalistes.

Mariages

Couples juifs mariés, répartition selon le mode de vie religieux (2016, Bureau Central des Statistiques)

94% des couples sont mariés

43,9% sont laïcs

25,6% sont traditionnalistes

15,3% sont religieux à très religieux

11,9% sont ultra-orthodoxes

3,3% sont « composites »

La proportion de couples non mariés se retrouve majoritairement chez les laïcs : 78,6%, contre seulement 15,8% chez les traditionnalistes et 2,2% chez les religieux.

Taux de fécondité

Pour la période 2012-2014, le taux de fécondité enregistré par le Bureau Central des Statistiques était de

2,14 enfants pour une femme laïque

4,22 pour une femme religieuse

6,91 pour une femme ultra-orthodoxe

Origines (2016, Bureau Central des Statistiques)

Nés en Israël :   66% des laïcs et des traditionnalistes

                            70% des religieux

                            82% des ultra-orthodoxes

Communauté d’origine

Laïcs :   35% sont originaires d’Europe et d’Amérique

              18% de l’ex-URSS

              24% sont nés en Israël (2e génération)

              19% sont originaires d’Asie et d’Afrique

Par comparaison, les communautés d’Asie et d’Afrique représentent 23% pour l’origine des ultra-orthodoxes et 61% pour celle des traditionnalistes religieux.

Situation socio-économique

De manière générale, les différences s’estompent entre les laïcs et les religieux, si on laisse à part les ultra-orthodoxes.

Emploi

Taux d’emploi des hommes âgés de plus de 15 ans (2016, Bureau Central des Statistiques)

Laïcs 75%
Traditionnalistes 68,2%
Religieux 67,3%
Très religieux 66,8%
Ultra-orthodoxes 41,6%

Répartition par profession

Juifs dans la population active, par profession, mode de vie religieuse et sexe (2016, Bureau Central des Statistiques)

Hommes (pourcentages)

  Total Ultra-orthodoxes Très religieux Religieux Traditionnalistes Laïques
Direction 16,8 11,3 10,8 14,5 13,9 19,8
Profession académique 24,9 32,4 40,4 24 12,5 30,4
Ingénieurs, techniciens, agents 13,9 15,8 12 12,7 14,1 14
Employés et fonctionnaires 4,4 6,9 5,5 5,2 5,3 3,4
Commerce et services 13,9 15,8 12 12,7 14,1 14
Travailleurs qualifiés agriculture, industrie, construction et autres 21,4 14,4 14,6 20,8 29,9 18,1
Travailleurs non qualifiés 4,6 4,9 5,1 6,4 5,5 3,6

Femmes

  Total Ultra-orthodoxes Très religieux Religieux Traditionnalistes Laïques
Direction 8,9 3,4 5,7 5,5 8,4 11,1
Profession académique 32,7 40,1 51,7 35 19,1 37
Ingénieurs, techniciens, agents 17,2 13,4 12,7 15,6 20 17
Employés et fonctionnaires 11,3 12,6 8,4 10,5 13,7 10,2
Commerce et services 22,6 26,9 18,6 26 28,8 18,1
Travailleurs qualifiés agriculture, industrie, construction et autres 2,4 1,8 0,8 1,5 3,0 2,6
Travailleurs non qualifiés 4,8 1,8 2 5,9 7,1 4,1

Niveau de vie

C’est dans la population laïque que se trouve la proportion la plus élevée de foyers à haut revenu. Inversement, le niveau de revenus baisse dans les foyers dont le niveau de religiosité est plus élevé.

Dépense globale par foyer pour sa consommation annuelle en shékels (2016, Bureau Central des Statistiques)

Moyenne nationale 16.193
Laïcs 16.519
Religieux 15.992
Ultra-orthodoxes 14.357

L’alimentation représente 17% des dépenses chez les ultra-orthodoxes contre 15% chez les laïcs

La santé représente 6,1% des dépenses des foyers laïcs, 5,4% des religieux et 4,7% des ultra-orthodoxes.

Les transports et communications représentent 20,5% des dépenses des foyers laïcs, 16,9% des religieux et 10,1% des ultra-orthodoxes.

Le logement est le poste principal pour les plus religieux.

Le risque de pauvreté est 6 fois supérieur pour un foyer ultra-orthodoxe (61,3%) que pour un laïc (10%).

Ce sont les laïcs, avec 75% qui ont le taux le plus élevé de couverture de leurs dépenses mensuelles, tandis que les religieux et traditionnalistes peu religieux sont 60% et les ultra-orthodoxes 66%.

Education

Bacheliers (2016, Bureau Central des Statistiques)

Hommes

Moyenne nationale 62,9%
Laïcs 75,7%
Religieux 60,1%
Ultra-orthodoxes 27,1%

Femmes

Moyenne nationale 71,8%
Laïques 80,5%
Religieuses 68%
Ultra-orthodoxes 62,2%

Rapport à la religion

Evolution au cours de la vie (2016, Bureau Central des Statistiques)

Se considèrent plus religieux que par le passé 17% des Juifs de plus de 20 ans

31% des ultra-orthodoxes

35% des religieux

33% des traditionnalistes religieux

17% des traditionnalistes peu religieux et des laïcs

Se considèrent moins religieux que par le passé 15% des Juifs de plus de 20 ans

14% des traditionnalistes religieux

20% des traditionnalistes peu religieux et des laïcs

Niveau de religiosité selon l’âge (2016, Bureau Central des Statistiques)

20-29 ans : 17% se définissent ultra-orthodoxes, 35% comme laïcs

65 ans et + : 3% se définissent comme ultra-orthodoxes, 47% comme laïcs

Engagement social

Selon le niveau de religiosité, action associative ou bénévole des 20 ans+ (2016, Bureau Central des Statistiques)

Moyenne nationale juive 23%
Laïcs 24%
Traditionnalistes peu religieux 20%
Traditionnalistes religieux 19%
Ultra-orthodoxes et religieux 32%

Dons à des organismes ou des personnes

Moyenne nationale juive 65%
Laïcs 60%
Traditionnalistes peu religieux 64%
Traditionnalistes religieux 67%
Religieux 78%
Ultra-orthodoxes 91%

Laïcs et jours de fête

Les Israéliens, même non religieux, ne dédaignent pas pour autant certaines traditions juives. Plusieurs études réalisées par le JPPI, l’Institut d’Etudes Stratégiques du Peuple Juif ont permis de constater par exemple que les Juifs israéliens sont 73% à allumer les bougies durant les huit jours de la fête de Hanouka. Ils sont 19% de totalement laïcs et 43% de laïcs partiellement traditionnalistes à se rendre à la synagogue pour le jour de Kippour, en tout cas pour les prières de début et de fin de la fête. Les laïcs dans leur ensemble sont également 93% à participer au repas du Séder qui marque le début de la fête de Pessah.

Conclusion

Les laïcs israéliens dans leur ensemble représentent donc encore une majorité, bien que leurs caractéristiques montrent qu’ils ne forment pas à proprement parler une collectivité. En Israël, où la définition sectorielle demeure forte, les laïcs sont peut-être le groupe le plus hétérogène et le moins structuré. Plus la résolution est fine et plus les laïcs apparaissent d’abord comme des individualités aux spécificités propres. Ce qui explique leur difficulté à trouver leur place ou leur chambre d’écho dans le débat public et dans leur représentation politique.


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