A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Le classement terminologique et identitaire qui régit autoritairement[1] l’identification des Juifs de tradition halakhique sépharade a une finalité politique et idéologique manifeste.
« Sépharades-Orientaux »
La grande partition « Sépharades-Orientaux » a une finalité hiérarchique, en défaveur des « Orientaux » et à l’avantage des « Sépharades ». Le critère qui fonde ce jugement semble se référer à l' »Europe » dans la mesure où les Sépharades, ainsi définis exclusivement, sont originaires des Balkans et sont tenus, par le ladino qu’ils parlent, pour être les héritiers de la culture et du supposé « âge d’or andalou ». Le référent européen porte avec lui l’excellence de la civilisation et de la modernité. Remarquons au passage que cette interprétation de l’européanité des Balkans est l’effet d’une méprise historique grave car les Balkans faisaient partie de l’Empire ottoman musulman tout comme l’Afrique du Nord. Ce partage a pour effet de briser la cohérence de l’histoire et de la culture de la population concernée, la rendant incapable de s’appréhender et de se comporter dans la réalité comme un acteur et elle inscrit dans son for intérieur un sentiment d’infériorité.  L’usage du concept de « sépharade » en tel cas est un déni du sens (halakhique) de ce mot, transporté dans un  registre qui n’est pas le sien, passant du référent juridique (halakhique) à des référents ethniques (linguistique et géographique). Cette opération rhétorique conduit ainsi à l’ethnicisation restrictive de la personne sépharade et donc à l’amoindrissement (conceptuel) de son envergure. Elle crée de surcroît une tension et une concurrence, désormais entre « Sépharades » et « Orientaux », dans une population où elle n’existait pas.

 

Le référent européen supposé

Ce traitement inégal a pour critère de réference implicite le lien à l’Europe. Or, l’Europe n’est jamais mentionnée dans ce partage, ni le terme d' »ashkénaze »: la partie exclue de la désignation « Orientaux » et de la distinction « Sépharades-Orientaux » n’est en fait jamais identifiée, ce qui donne à comprendre qu’elle est la puissance nominante: elle nomme mais ne se nomme pas. Peut-être même ne se voit-elle pas, ne sait pas qu’elle existe? C’est aussi que son critère de référence reste flou. Et pour cause! L’Europe supposée qui la définirait est plus que trouble: si elle renvoie aux « non Sépharades-Orientaux », qui restent non nommés, sa base « ethnique » israélienne est originaire de l’Europe centrale et de l’Est, c’est à dire d’une judaïcité qui n’ a pas connu l’Emancipation, la modernité, la citoyenneté démocratique ni l’univers de l’Etat nation. En la personne des « Orientaux », ses ressortissants ont peut-être cru trouver moins « européens » qu’eux de façon à valoriser en retour leur européanité fantasmée. En identifiant les « sépharades » à l' »Orient », ils ont rejeté ceux qui leur rappellent, dans leur propre fantasme, ce qu’ils sont eux mêmes et n’ont jamais cessé d’être, jaloux de l’émancipation des Juifs d’Europe de l’Ouest (qui, en Allemagne, les qualifiaient avec mépris d' »Ostjuden », c’est à dire de « Juifs d’Orient »). La rencontre de ceux qui ne se voulaient même plus Ashkénazes mais Européens avec les « Orientaux »  a donné l’occasion au retour violent de leur propre refoulé: l’angoisse de rester des Juifs du ghetto rêvant d’être des Européens. Dans cette lumière, on constate que la finalité du classement à l’œuvre installe un système symbolique hiérarchique ou, plus eaxctement, parce que la puissance nominante ne se nomme pas,  hégémonique, à savoir une puissance abstraite, non identifiée, sans responsabilité sur ses effets.

 

« Orientaux »

L’usage du terme « Orientaux » se règle sur deux intentions contradictoires. Son usage peut être négatif quand on identifie la population en question ou son caractère  réputé « oriental » aux Arabes alors que les Arabes sont en guerre avec Israël : en tel cas les « Orientaux » sont de façon inquiétante identifiés avec l’Ennemi. Mais son usage peut être aussi positif: les pacifistes israéliens peuvent ainsi les référer aux Arabes et voir dans les « Orientaux » un « pont » naturel avec l’Ennemi. C’est aussi un cas de figure possible pour les « Orientaux » classés à gauche et qui se promeuvent comme les acteurs « naturels » de la paix entre Israéliens et Arabes. Celà n’est en fait possible possible que parce qu’ils effacent ou réécrivent alors leur propre histoire dans l’invention d’une symbiose judéo-arabe d’antan qui n’a jamais existé dans les faits si ce n’est sous le régime colonial quand les Juifs échappèrent à la Sharia et à la condition de dhimmi. Tenir ce discours  implique un non dit, à savoir que le sionisme, c’est à dire l’assomption de la souveraineté du peuple juif, est la cause de la fin de cet « âge d’or ». La responsabilité de la liquidation des communautés juives de 10 pays islamiques est alors attribuée au sionisme plus qu’au nationalisme intolérant des Etats islamiques.

 

Plus avant sur cette ligne,  en direction de l’antisionisme ou du post-sionisme, « Oriental » implique une proximité avec les Palestiniens. « Orientaux » comme Palestiniens sont supposés victimes du colonialisme européen et, sur le plan culturel, de l' »orientalisme », et donc victimes de l’Etat d’Israël et de l' »Hégémonie ». Là, la référence à un peuple juif et au judaïsme ou à une nation israélienne disparaît complètement. L’ethnicisation du concept est totale. L' »Oriental » prend aux yeux des tenants de ce discours les traits que le mythique « Bon sauvage » avait aux yeux de l’Occident pré-moderne. Les « Orientaux » rejoignent les « ex-colonisés », l' »Autre » des post-modernistes et le sionisme est définitivement le persécuteur.  Ces enjeux se retrouvent essentiellement dans les idéologies de la gauche (cf. Les extraits d’un texte de Ury Avneri en annexe).

 

Cette image peut se retourner, toutefois, et souffrir une modalité négative quand les post-sionistes découvrent qu’ils ne peuvent raconter de tels bobards à ceux qui ont échappé au régime discriminatoire et ségrégationiste de la Sharia de retour lorsque les pouvoirs coloniaux se sont retirés. L’élection de Begin par les « Orientaux » donna ainsi lieu, dans la gauche intellectuelle, à de graves jugements discriminatoires, qui caractérisent toujours l’auto-dénommé « camp de la paix » qui voit dans la « populace » « orientale », supposée non démocrate, nationaliste, populiste, voire « fasciste », le socle de l’opposition à la « paix ».

 

L’occultation fondamentale

La question du lien symbolique entre les « Sépharades/Orientaux » et les Arabes/Palestiniens s’éclaire à la lumière de l’occultation majeure de tout ce syndrôme que je tente d’analyser, à savoir l’impasse inouie faite en Israël et dans le sionisme sur le fait capital de toute l’histoire sépharade de notre propre époque, à savoir la liquidation de toute existence juive dans dix pays musulmans[2] entre 1940 et 1970. Cet événement majeur, aussi grand que l’expulsion d’Espagne, est resté sans mots ni paroles, programmatiquement refoulé et dénié par Israël durant quasiment 60 ans[3]. Il est trop tôt pour juger de ce qu’apportera l’institution, il y a deux ans, du « Jour marquant l’expulsion et le départ des Juifs des Pays arabes et d’Iran » (tous les 29 novembre). La mise en œuvre de cette commémoration, de même que la définition de ce jour restent extrêment problématiques… La portée politique de cette occultation (jusque dans la célébration de la commémoration) est évidente: elle occulte la condition politique originelle du monde sépharade dans le monde musulman et en général sur le plan de l’histoire globale, à la fois avant le sionisme, pendant le sionisme et après le sionisme, sur le plan juif. Je fais référence, ici, à l’alyia massive des Sépharades qui a donné sa profondeur démographique et stratégique aux 600 000 Juifs qui se trouvaient en Israël au moment de la Déclaration d’indépendance et sans laquelle l’Etat n’aurait pas survécu, mais aussi au peuplement des régions périphériques d’Israël, capital pour son établissement et sa défense. Je fais référence à la culpabilité des Etats-arabes qui se sont fondés à cette époque et qui ont voué les Juifs à l’état de non citoyens. Je fais référence à l’échange de populations, bien plus grave pour les Juifs que pour les Palestiniens… Nous sommes ici au cœur du conflit israélo-arabe.

 

Le discours académique qui s’est imposé parmi les historiens du sionisme a voulu dépolitiser cet événement majeur en le « cachant » derrière l’alyia massive supposée « messianique » et non mue par des motifs politiques complexes, comme si l’alyia des « Européens », comme si l’idée même d’Herzl n’avaient jamais, elles, été conçues en réaction à une situation (l’antisémitisme) qu’Herzl interpréta politiquement et dans un projet politique. Cette alyia fut en effet qualifiée stupidement de « messianique », c’est à dire irrationnelle, apolitique, « religieuse », non nationale, « archaïque », etc. En un mot elle était supposée être en retard de la « normalisation » souhaitée, c’est à dire, de facto, de l’européanisation des futurs israéliens et de la rupture radicale avec l’histoire du peuple juif et du judaïsme que ce courant « normalisateur » du sionisme voulait mettre en œuvre.  C’est toute l’histoire sépharade qui fut alors sortie de l’histoire tout court[4].

 

Il y a eu ainsi une façon de réécrire l’histoire de cette alyia en installant un récit-type qui mit en œuvre un autre partage: « sionisme politique/alyia messianique ». Ce partage, s’il ne nie pas l’alyia des Sépharades, l’élimine symboliquement, la sort du politique, en amont et en aval, ce qui a pour effet de de nier son envergure politique, dans les pays arabes comme en Israël. Il en va de même pour les précurseurs sepharades du sionisme politique (et notammant le rabbin Yehuda Alkalay), les mouvements d’alyia sépharade  tout au long de l’histoire et le statut du dénommé « Vieux Yishouv », essentiellement sépharade par rapport au « Yishouv » du sionisme. Il en est de même pour l’histoire étonnante pour l’amorce du rêve sioniste que fut le peuplement de la Galilée et l’éclosion d’un renouveau culturel et économique par les transfuges du marranisme et de l’expulsion d’Espagne au 16eme sièle dans le cadre d’un projet politique, celui de Don Joseph Nassi, dignitaire de la Cour du Sultan de Constantinople, en une époque où le nouvel empire ottoman avait eu besoin du savoir faire des Juifs exilés d’Espagne.

 

 

« juifs arabes »

L’expression de « Juifs arabes » ou, moins courante, d' »Arabes juifs » situe d’emblée celui qui s’en réclame dans une extériorité à la fois au peuple juif et au judaïsme. Elle est tout d’abord une tromperie, car le terme « arabe » désigne une origine ethnique, le nom d’un peuple qui, du fait de l’invasion du Maghreb et du Machrek, consécutive à l’apparition de l’islam, a étendu son identité à l’ensemble des peuples conquis au point d’occulter leur existence même. Se définir « arabe » pour un Juif, c’est adhérer à cette origine ethnique, dans laquelle les Juifs de ces pays ne se sont jamais reconnus, non seulement du fait de la trop grande souffrance que l’islam leur imposait mais aussi parce que Arabes les manitinrent toujours dans le statut d’exclus et de parias, ce qui était la finalité des lois de la dhimma. Que ces Juifs aient été arabophones et le soient[5] – quoique en très faible part aujourd’hui – est une évidence que nul ne contexte. De là à se dire « Arabes » et le dire, de surcroît, en Israël ou en Occident (on rencontre ce profil aux Etats Unis mais pas en Europe à mon sens)… « Arabe » désigne aussi, dans le langage contemporain, un projet politique d’unification de peuples différents sous le signe de l’arabité. Il est différent pour un Juif de se dire « arabe » plutôt que de se dire « tunisien, marocain, égyptien », etc. Il opère alors dans la personne du Juif une unification du monde arabe , divisé en Etats , ou en proie aujourd’hui à la guerre sunnites-shiites, un univers qui par ailleurs a chassé les Juifs et est en train de chasser les chrétiens. Il  fait donc sienne l’idéologie du nationalisme arabe, qui est déjà du passé pour les « Arabes » eux-mêmes, une attitude qui dénie, par là même, l’expérience historique que les Juifs firent des nationalismes arabes qui s’avérèrent incapables de créer une citoyenneté qui fasse place aux non musulmans. Les partisans juifs du nationalisme arabe et donc antisionistes, partagèrent le sorte des « sionistes » expulsés par les nouveaux Etats nationaux arabes. Le « Juif arabe » est donc par définition un militant du nationalisme arabe, jusqu’à se considérer comme « colonisé » dans l’Etat d’Israël, à l’instar des Palestiniens dont il se sent très proche. Ce sont les « Juifs arabes » qui se retrouvent parmi les promoteurs de l’accusation d’apartheid contre Israël. Ils adhèrent nécessairement à l’idéologie  « postcoloniale ». Leur culture est l’arabité et pas le judaïsme. Eux, comme les « Arabes juifs », se croient d' »ethnie » arabe et de « confession » judaïque (comme si celà voulait dire quelque chose en monde musulman). Ils ont, en somme, intériorisé la dhimmitude, la discrimination à leur égard au point d’adopter le regard du « maître » sur eux mêmes. Ils constituent le terreau d’une réécriture indigne de l’expérience de siècles de persécution islamique à l’encontre de leurs ancêtres, dont ils trahissent ainsi la mémoire. Leur thèse pseudo « académique » (on en trouve l’illustration chez l’historien américain, Mark Cohen, dans toute une littérature du style du livre co-dirigé par Benjamin Stora et Abdel Wahab Meddeb[6], ou dans les livres édités par l’association Aladin, mais aussi, de façon inquiétante, dans le rapport de la commission historique de la Commission Bitton)  présente la dhimma comme un « contrat » respectable entre conquérants musulmans et peuples vaincus et soumis, reconnaissant aux soumis, Juifs et Chrétiens, un statut et des droits. Peu leur importe que ce soit un statut d’exclusion raciale (c’est l’islam qui inventa la rouelle jaune pour que le Juif soit toujours repérable et identifiable par la meute), de ségrégation sociale et spatiale, d’inégalité des droits et d’abaissement de la dignité des personnes, de dispositifs d’abaissement des Juifs, etc. Les « Lois de Nuremberg » étaient aussi des lois… Nous faisons face dans ce domaine à un véritable révisionnisme historique dont les finalités sont politiques et contemporaines, en Europe comme en Israël.

 

 

« Juifs des pays arabes »

« Juifs des pays arabes », c’est une dénomination qui implique que le groupe humain qu’il désigne n’a aucune intériorité culturelle ni identitaire. Ils ne serait défini que par les pays dans lesquels il a vécu, sans qu’on se demande ce qui les unifie et les rassemble dans une même catégorie ni ce que signifie l’unification de ces pays-là (définis par l’arabité). D’emblée, l’expression dénie l’existence du peuple juif et sa spécificité culturelle et juridique. De plus, cette dénomination est erronée en rapport à la population désignée: elle exclue les autres régions du monde sépharade, en dehors des « pays arabes ». En fait, ce terme est une dépendance du terme « Orientaux ». Il se veut plus objectif mais il est aussi erroné du côté du groupe de pays qu’il désigne.: le fait qu’il exclue l’Iran et la Turquie nous montre que l’élément escamoté dans cette dénomination est l’islam car ces deux pays ont porté une communauté sépharade,  quoique non arabes, mais musulmans.

 

Ce que la dénomination partielle escamote c’est le fait que l’expulsion des Juifs de ces pays s’inscrit dans une guerre de religion. Il faut en effet rappeler que la ségragation des non musulmans est le produit non seulement du discours de la religion et de la Sharia mais aussi d’un régime politique : les non musulmans étaient ségrégués à titre de « nations » dans le sens politico-religieux du terme, aux termes d’une charte de soummission fixant les conditions de la survie. Le sort des chrétiens aujourd’hui, après le sort des Juifs, illustre l’extrême actualité de ce dispositif inhérent à la culture politique islamique. Le facteur qui régit cette dénommination vise donc de facto à l’innocentement de l’islam dans l’état de faits .

 

« Ethnies de l’Orient »

Edoth hamizrakh (etnies de l’Orient), ce terme a une portée purement intérieure à l’Etat d’Israël et politique. Il donne à entendre que les sépharades n’ont pas encore atteint le stade de la « nation », aptes à la citoyenneté et à l’Etat nation et qu’ils sont donc en retard de la modernisation. Ils sont donc hors la nation israélienne, dès le départ, inaptes à être spontanément des citoyens conscients: ils sortent d’un monde (l’Orient) qui n’a pas connu l’Etat-nation ni la modernité. Il leur faut sans doute un temps de préparation pour accéder à la condition moderne. Cette démarche implique naturellement une attitude paternaliste. En attendant cette évolution,  les ethnies de l’Orient ne peuvent que rejoindre les « ghettos » (dénommés « secteurs » dans le langage courant) des populations israéliennes qui, quoique pleinement citoyennes, s’auto-excluent/sont exclues par rapport à la majorité du pays: Ultra orthodoxes, Palestiniens, Bédouins, Druzes, tous israéliens et jouissant de mêmes droits, ne l’oublions pas. L’adjectif « oriental » nous alerte à ce propos. Cette dénomination, « Ethnies de l’Orient », jette peut être la lumière la plus crue sur la portée de l’opposition (non nommée cependant) de « Occidentaux-Orientaux ». Il faut signaler, de surcroit, que ce terme exclue définitivement la notion de « peuple juif » et fait d’Israël un pays non d' »alyia » mais d' »immigration ».

 

La règle du discours juif

L’analyse qui précède s’appuie sur un ensemble de travaux qui se fondent sur l’assomption de l’existence d’une histoire cohérente et spécifique du peuple juif, de l’Antiquité à nos jours, une cohérence non idéologique mais systémique (et donc dialectique) qui se perpétue même à travers une dispersion de 20 siècles[7]. La perspective que développe ces travaux est de type sociologique et anthropologique, proche de la démarche structuro-fonctionnaliste (illustrée par les Durkheim, Parsons, etc)[8]. Ce qui caractérise le sujet de cette histoire, à savoir le « peuple juif »[9], c’est sa morphologie double, depuis le partage biblique entre tribus de Léa et de Rachel, les deux royaumes d’Israël, le binôme Eretz Israël-Babylone jusqu’à la constitution, dans le grand exil, l’existence de deux nébuleuses, les Sépharades et les Ashkénazes[10]. La nation israélienne donne voie à une rencontre inédite de ces deux grands ensembles dans une situation comparables à celle des temps bibliques.  Sépharades et Ashkénazes ne désignent pas l’empreinte de l’Occident et de l’Orient, du christianisme et de l’islam, sur le peuple juif. Il ne faut pas oublier, en effet que ces deux civiisations, indifférenciables de leurs religions, sont nées de l’idée juive, de l’idée de peuple juif et que des Juifs se comptent parmi leurs fondateurs. Le problème que leur rencontre pose en Israël est le fil rouge qui nous permet de soulever l’ensemble de l’édifice de l’histoire juive.

Le débat israélien est, de ce point de vue, terriblement primaire et borné.

[1] L’Université assume cette autorité quoique son jugement ne repose sur aucune des disciplines académiques que ce soit la géographie, l’histoire ou le droit juif.

[2] Excepté des vestiges négligeables en Turquie, Maroc, iran.

[3] Voir S. Trigano (ed) La fin du judaïsme en terres d’islam, Editions Denoël.

[4] J’en fis l’expérience lorsque je tentais d’éditer en Israël les deux tomes du Monde sépharade que j’avais dirigés et publiés en France (Le Seuil). L’Institut Bialik qui est aussi éditeur auquel j’avais proposé le livre (qu’il s’agissait aussi de financer entièrement par mes soins!) , après réunion de sa commission, me répondit qu’il ne prendrait que le deuxième tome sur « La civilisation » mais pas le premier tome sur « L’Histoire ». En somme la docte commission académique décrétait qu’il n’y avait pas d’histoire des sépharades mais certes une « culture », un « folklore », etc. Dans la motivation de ce jugement, on m’écrivit néanmoins que la Commission comprenait pourquoi j’avais consacré un tome à l’histoire… Nous avons là un exemple de la culture autoritaire de nombre d’institutions israéliennes… Il y a ainsi des institutions chargées de veiller à la norme du langage autorisé. Cette lettre resta sans réponse de ma part.

[5] Néanmoins à travers un dialecte spécial, le « judéo-arabe ».

[6] Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb (dir) Histoire des relations entre Juifs et Musulmans, des origines à nos jours, Albin Michel, 2013.

[7]Shmuel Trigano (ed),  La societé juive a travers l’histoire, en 4  volumes: « La fabrique du peuple », « Les liens de l’alliance », « Le passage d’Israël », « Le peuple monde » et Le monde sépharade, en deux tomes: « L’Histoire », « La civilisation », Le Seuil 2006.

[8] Shmuel Trigano (ed), La civilisation du judaïsme, de l’exil à la diaspora, Editions de l’Eclat, 2012

[9] Cf. Shmuel Trigano, Politique du peuple juif, Les Juifs, Israël et le monde, François Bourin, 2013, un ouvrage qui rend compte et fonde le concept de « peuple juif »

[10] Sur cette double morphologie socialle et politiques, voire Shmuel Trigano, Le  judaïsme et l’esprit du monde, Grasset, 2011

 

 

ANNEXE

 

La doctrine  d’Uri Avneri

 

Comment expliquer que les « Orientaux » soutiennent le Likoud alors que celui ci ne pratique pas une politique qui leur est favorable? Telle est la question que s’est posée Uri Avnery, président de Gush Shalom, fondateur du magazine Haolam Haze, le 10/1/2015, dans une réflexion sur la nature et l’avenir du parti Shass[1]

 

                                                                                   Extraits traduits par Shmuel Trigano          

 

« La plupart des Juifs dans les pays d’islam ne sont pas originaires d’Espagne. Mon hebdo, Haolam haze, a commencé à les appeler « Orientaux » et ce terme a été reçu… »

 

« La plupart des Orientaux sont religieux, à droite, pauvres, habitant la périphérie. Ils n’aiment pas les Ashkénazes, les laïques, les Arabes, les Russes, les gauchistes, les Tel aviviens, les riches et les élites. Ils constituent la base électorale du Likoud. »

 

« Il y aussi une cause émotionnelle, la droite parle en général un langage émotionnel qui s’adresse au cœur alors que la gauche recourt à une logique froide qui s’adresse à l’intellect.. La logique  laïque n’émeut pas le cœur des masses orientales, porteuses de kippa. Bien que la religion des Orientaux soit en général modérée et tolérante, plus que la religion des zélotes ashkénazes ultra-orthodoxes ».

 

« Lorsque les masses d’olim orientaux sont arrivés en Israël, ils y ont trouvé un public qui non seulement voyait dans les Arabes des ennemis jurés mais aussi des primitifs dignes de mépris. Or les Orientaux parlaient de la même façon gutturale qu’eux, leur musique était arabe, leurs culture et traditions arabes. Aussi les nouveaux venus se sont empressés de se débarasser de ces caractéres (avec une réussite limitée). Ils se sont forgé une inimitié profonde pour tout ce qui est arabe. Une des caractéristiques étranges de ce renversement de système de valeurs fut la réécriture de l’histoire. Les pouvoirs islamiques avaient reçu à bras ouverts les réfugiés d’Espagne qui s’installaient dans leur empire. Dans les pays d’islam, les Juifs ont connu la paix sous la protection des gouvernants musulmans auxquels le Coran avait ordonné de défendre les « peuples du Livre », Juifs et chrétiens. Dans le monde arabe, il n’y a pas eu de pogromes (un mot russe), il n’y a pas eu d’inquisition, d’expulsions massives. Et bien sûr, pas de Shoah. Jusqu’au début du conflit sioniste-arabe, il n’y a eu en matière d’antisémitisme que des incidents rares et locaux. Mais, en Israël, olim du Maroc,  d’Egypte, d’Irak, d’Iran sont persuadés que leur vie dans le monde islamique fut une vie de souffrance et de tourments sans fin , même avant  la montée du sionisme. Leurs descendants  y croient profondément ».

 

 

[1] http://zope.gush-shalom.org/home/he/channels/avnery/1420841726


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