A propos de l'auteur
Pascale ZONSZAIN, rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

L’alyah russe a 30 ans. Avec la chute de l’empire soviétique, ce sont plus d’un million de personnes qui sont arrivées en Israël en à peine une décennie et ont changé en profondeur le paysage israélien, en formant une société à l’intérieur d’une autre.

Pascale Zonszain

Après la première alyah des années 1880, qui avait fourni une large part des dirigeants et intellectuels du mouvement sioniste, après l’alyah des années 70 qui a permis à un peu plus de 160 000 Juifs d’URSS de s’établir en Israël, c’est la vague d’immigration des années 90 qui a le plus influé sur le pays. Les immigrants de l’ancien bloc soviétique constituent près de 40% de l’immigration totale depuis la création de l’Etat. Absorber en si peu de temps 20% de sa population a été pour Israël un défi gigantesque, doublé d’une opportunité démographique et économique.

 

L’alyah de l’ancien bloc soviétique

(Source : Bureau Central des Statistiques, 2019)

Anciennes républiques d’URSS européennes Anciennes républiques d’URSS asiatiques
1990-1999

 

771.213 50.693
2000-2016 205.902 26.865
2017 15.993 387
2018 18,024 762

 

La population d’origine russe représente aujourd’hui environ 10% de la population israélienne totale.

En 2018, Israël a accueilli 10.460 immigrants de Russie et 6.355 d’Ukraine (qui entrent dans le total des immigrants des anciennes républiques européennes). Un chiffre en progression de 30% par rapport à 2017 et qui place toujours la Russie en tête des pays sources d’alyah.

Répartition géographique

Le recours à l’intégration directe plutôt qu’aux centres d’intégration traditionnels a permis aux olim russes de choisir leur lieu de résidence. Beaucoup ont été tentés par les logements neufs ou les pavillons qu’on leur proposait dans des localités plus périphériques, mais qui représentaient pour eux une amélioration considérable par rapport à leurs conditions de logement en URSS. Mais ce choix s’est révélé plus problématique avec le temps, en ce qu’il éloignait ces immigrants de l’accès à la vie sociale et culturelle.

En revanche, le statut de “villes d’alyah” a bénéficié à certaines des municipalités qui les ont accueillis et qui recevaient ainsi des subventions supplémentaires de l’Etat.

Les villes israéliennes les plus russes

Population d’immigrants russes par ville en 2015 (Source : Bureau Central des Statistiques) :

Ville Pourcentage de la population
Bat Yam 32%
Ashdod 26%
Beer Sheva 25%
Haïfa 21%
Netanya 20%
Tel Aviv 9%

 

Ces localités sont celles qui attirent le plus d’immigrants de l’ancien bloc soviétique depuis le début de la vague d’alyah des années 90. Elles ont aussi vu se développer de nouveaux “ghettos russes”, où s’est concentrée la population des olim. A noter que contrairement à d’autres populations d’immigrants, Jérusalem reste pour les Russes la ville la moins attractive, où ils représentent à peine 4% de la population.

 

Composition démographique

L’alyah russe s’est aussi caractérisée par son caractère multigénérationnel, où toutes les tranches de population étaient représentées. Pourtant, cette population n’est pas considérée comme jeune dans son ensemble.

Selon des chiffres de 2014, les moins de 15 ans représentaient seulement 15% de la population des olim de Russie (contre 27% pour la moyenne nationale).

Les olim russes représentent près de 20%  des Israéliens âgés de plus de 65 ans. En 2016, ils étaient seulement 20% à percevoir une retraite. Une situation qui touchait principalement les olim qui avaient quitté la Russie avant 1993 et qui avaient dû renoncer à tous leurs droits de pension, quel qu’ait été leur nombre d’années de cotisation. Ce n’est qu’en 2017 qu’un accord bilatéral est finalement intervenu entre Israël et la Russie, permettant de régulariser le versement de leur retraite.

Identité et religion

Les olim russes sont majoritairement non religieux. Ils se définissent à 67% comme laïcs, 25% comme traditionnalistes peu religieux, 6% comme traditionnalistes religieux et 2% comme orthodoxes. (Source : Bureau Central des Statistiques, 2013).

La question du nombre de non-Juifs parmi les olim de Russie s’est posée dès le début de la vague d’alyah russe, pour se faire de plus en plus pressante depuis quelques années. Aux termes de la Loi du Retour, est habilitée à obtenir la citoyenneté israélienne, toute personne ayant au moins un grand-parent juif, un conjoint juif ou ayant effectué une conversion au judaïsme dans une communauté juive reconnue (mais pas nécessairement orthodoxe). Pour un tiers de olim non-Juifs estimé durant la première décennie d’alyah, la proportion est actuellement évaluée à deux non-Juifs pour trois immigrants.

 

Un afflux de population qualifiée

Les olim de l’ex-Union Soviétique ont permis à l’économie israélienne de se hisser plus rapidement au rang des pays développés, notamment grâce à l’essor de son secteur technologique. Au cours des premières années de la vague d’immigration des années 90-95, leur niveau général d’éducation était supérieur à celui de la population d’accueil.

C’est certainement l’aspect le plus spectaculaire de l’alyah russe des années post-soviétiques. Entre 1989 et 2009, Israël a accueilli 110.000 ingénieurs, 80.000 techniciens, 50.000 enseignants, 14.000 scientifiques (titulaires d’un doctorat ou équivalent), plus de 40.000 médecins, dentistes et infirmiers, et quelque 60.000 ouvriers industriels qualifiés (source : ministère de l’Alyah et de l’Intégration). Plus de 60% de ces personnels qualifiés actifs avant leur départ, ont retrouvé un emploi en Israël. Ils ont aussi largement contribué à l’essor de l’économie israélienne en intégrant les secteurs de la haute technologie et de l’industrie de défense, mais aussi l’éducation, la culture et la santé.

On comprend le bond considérable que ces immigrants ultra-qualifiés ont fait faire à Israël, quand on sait qu’en 1989, Israël comptait quelque 8.000 scientifiques en recherche et développement. Leur nombre a été multiplié par 1,5 dans les cinq années qui ont suivi, grâce au seul apport de population russe.

 

Alyah de masse et intégration libéralisée

Avec la libéralisation générale de son économie, Israël avait entrepris à la fin des années 80 de libéraliser aussi sa politique d’intégration. Plutôt que d’être regroupés dans des centres d’intégration, les olim étaient directement orientés vers leur nouveau lieu de résidence, avec toutefois un “panier” d’aide au logement et aux premiers temps de leur intégration. Ce nouveau système a été concomitant à l’arrivée des premiers immigrants de l’ex-URSS.

L’arrivée massive de personnels scientifiques qualifiés a toutefois obligé l’Etat à infléchir sa politique, en développant une forme de système parallèle, destiné à intégrer cette population spécifique. Ce qui s’est fait par une coordination entre les universités, les centres de recherches et développement du secteur public et les établissements hospitaliers, avec une subvention sous forme d’aide au salaire pour encourager l’embauche et l’adaptation de ces nouveaux immigrants scientifiques.

Toutefois, le dispositif n’a pas bénéficié à l’ensemble de la population immigrante diplômée, dont certains ne disposaient pas de qualification directement transposable, ou qui n’ont pas réussi à trouver d’emploi correspondant à leur qualification. C’est ainsi qu’Israël a vu son secteur de population non qualifiée accueillir des musiciens, des professeurs de littérature ou d’anciens cadres, qui ont dû prendre des emplois de gardiens, de chauffeurs de taxi ou d’agents d’entretien.

Stabilisation socio-économique

La situation générale s’est améliorée pour la population d’origine russe au cours de la décennie suivante. Ses revenus ont progressé jusqu’à atteindre environ 60% du salaire moyen. En 1995, les olim russes d’âge actif étaient employés à 55%. En 2015, leur proportion avait grimpé à plus de 70%, en faisant le groupe de population le plus actif. (Source : Bureau Central des Statistiques).

Même si les Russes ont perdu au fil des années leur première place en termes de population diplômée, ils représentaient encore en 2016 un peu plus de 42%, les plaçant au 4e rang derrière les ashkénazes de première et deuxième génération et les natifs d’Israël de troisième génération. Il faut toutefois noter que la majorité des diplômés de 2e et 3e cycle d’âge actif, ont obtenu leur qualification dans leur pays d’origine. En 2016, les Russes représentaient par ailleurs la catégorie la plus faible chez les non-bacheliers actifs avec 15,6%. (Source : Bureau Central des Statistiques).

Le nombre des olim de Russie a baissé dans les secteurs de l’industrie à 24%, du bâtiment à environ 11% et des emplois non qualifiés sous la barre des 5%, pour augmenter dans le secteur tertiaire à environ 27%. Leur proportion est restée à peu près inchangée – autour de 20% – dans le secteur du commerce.

 

Quand les médecins partiront à la pêche

Avec l’alyah russe, Israël a notamment reçu un important personnel médical diplômé et opérationnel. Mais ces médecins actifs, arrivés dans les années 90, qui représentent près de la moitié des médecins israéliens, sont parvenus ou atteindront prochainement l’âge de la retraite. Israël détient d’ailleurs le record des médecins âgés parmi les pays de l’OCDE. D’ici 10 ans, Israël risque de connaitre une pénurie de médecins, dont un tiers aura cessé d’exercer.

Les jeunes à la traine

Contrairement à leurs ainés, les Israéliens d’origine russe arrivés à l’âge scolaire n’ont pas tous suivi la tradition. Ils sont 30% seulement à être titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Un rapport de l’institut Brookdale réalisé en 2015 constatait que les tranches les plus âgées de l’alyah russe étaient aussi les plus diplômées : 51,8% chez les 55-64 ans, contre moins d’un tiers chez les 25-34 ans. Un facteur peut expliquer le déclin des diplômés chez les olim scolarisés en Israël : le fait qu’en Israël, contrairement à l’Union Soviétique, les études supérieures soient payantes. Les foyers d’immigrants, dont les revenus restent inférieurs à la moyenne nationale, n’ont pas toujours les moyens d’assister leurs enfants. Ceux-ci sont donc plus nombreux à préférer un cycle d’étude court et souvent dans des domaines différents de ceux de leurs parents. Le niveau d’intégration et surtout de solidité de la cellule familiale ont également un impact sur le parcours scolaire des jeunes. Les familles de olim qui se sont implantées en périphérie ont souvent eu plus de difficultés à s’adapter et à préserver la vie culturelle qu’elles avaient avant leur alyah.

Politique

Les Russes ont voté majoritairement une seule fois pour le parti Travailliste, en 1992. La gauche israélienne avait d’abord vu dans cette immigration de masse une chance de grossir son électorat. Mais pour les Juifs qui quittaient l’Union Soviétique en déroute, tout ce qui pouvait leur rappeler le modèle socialiste s’est rapidement disqualifié à leurs yeux. En revanche, leur sensibilité nationaliste a trouvé à s’exprimer à droite. Une tendance qui s’est accentuée avec l’éruption de la seconde intifada et la vague terroriste du début des années 2000. Et surtout, leur conscience de collectivité face à un Etat dont ils attendaient plus qu’il n’était capable ou disposé à donner, les a conduits à se structurer politiquement.

Le premier parti sectoriel des olim russes, Israël Be’Alyah, a été fondé dès 1996 par l’ancien refuznik Natan Sharansky. Même le slogan choisi était révélateur de la façon dont les nouveaux immigrants voyaient leur place dans la société israélienne.  “Nash Kontrol” (sous notre contrôle) était l’appel à reprendre le contrôle du ministère de l’Intérieur au parti séfarade orthodoxe Shas, peu enclin à faciliter la validation de leurs droits, notamment pour tout ce qui concernait la reconnaissance de leur judaïsme. Le parti de Natan Sharansky a obtenu 7 mandats aux législatives de 1996, puis un seul en 1999, avant de disparaitre en 2003, absorbé par le Likoud.

Pendant ce temps, un second parti russophone avait vu le jour : Israël Beitenou, fondé par Avigdor Liberman en 1999. Contrairement à son rival, le parti d’Avigdor Liberman, ancien directeur du Likoud et chef de cabinet de Benyamin Netanyahou, se positionne dès le départ comme un parti idéologiquement marqué à droite. Liberman qui a immigré en Israël de Moldavie en 1978, a commencé son parcours politique au sein du parti conservateur et c’est comme sous-marin du Likoud dans la communauté des olim de Russie, qu’il a conçu et organisé son parti. Israël Beitenou est depuis sa création, constamment représenté à la Knesset, où il détenait 8 sièges après les élections législatives de septembre 2019. Le parti d’Avigdor Liberman a également survécu à un scandale de corruption, dans lequel étaient impliqués plusieurs de ses élus et militants, dont le ministre Stas Miseshnikov, condamné en 2017 à quinze mois de prison. Quant aux enquêtes qui ont visé durant plus de dix ans Avigdor Liberman, elles ont toutes abouti à des non-lieux.

Des personnalités politiques issues de l’immigration russe sont aussi présentes dans d’autres partis. Hormis les plus jeunes élus, siégeant dans le groupe Israël Beitenou et qui ont fait leur alyah dans les années 90, ou le ministre Likoud Zeev Elkin, immigré d’Ukraine en 1990, la plupart des autres se sont établis en Israël dans les années 70 et 80. C’est notamment le cas de Yuli Edelstein, élu Likoud, et président des 21e et 22e  Knesset, qui avait même été emprisonné en Union Soviétique, pour avoir enseigné l’hébreu et qui a fait son alyah en 1987.

Une alyah en évolution

Pour la quasi-totalité de ceux qui sont arrivés dans les années 90, il s’agissait aussi du premier contact avec le monde occidental. Non seulement ces nouveaux immigrants n’avaient pu apprendre l’hébreu sous un régime qui l’interdisait, mais beaucoup ne parlaient pas non plus l’anglais. Arrivés sans moyens dans un pays qui développait son économie de marché, ils ont dû rapidement s’insérer dans le monde du travail, sans toujours trouver un emploi correspondant à leur qualification.

Les ressortissants de l’ancien bloc soviétique qui immigrent aujourd’hui en Israël ne sont plus les mêmes. Souvent moins qualifiés, mais plus “occidentalisés” que leurs prédécesseurs, leurs attentes et leur mode d’intégration sont également différents. La réforme votée en 2017 par le parlement israélien permet aux personnes habilitées à immigrer d’obtenir un passeport sans avoir à concrétiser leur immigration en Israël. Ces nouveaux olim voient Israël comme une opportunité ou comme une sécurité, mais sans renoncer à leur option de retour dans leur pays d’origine, voire à y maintenir des relations ou une activité économique. Les immigrants de Russie ont généralement des motivations d’ordre économique. Certains parmi eux quittent aussi la Russie pour des raisons politiques, liées notamment aux atteintes aux libertés individuelles du régime de Poutine. Les immigrants d’Ukraine sont principalement motivés par la situation politique et sécuritaire de leur pays d’origine.

Ceux qui repartent

On estime à un demi-million les Israéliens qui ont quitté le pays. Parmi eux, près de 50% sont des immigrants de Russie. Une partie d’entre eux ont émigré d’Israël au cours des années 90, peu après avoir obtenu un titre de voyage qui leur permettait de s’établir dans d’autres pays occidentaux, en Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Plus récemment, ce sont les olim arrivés enfants en Israël, qui choisissent d’autres destinations, comme le Canada ou les Etats-Unis, l’Allemagne ou même le retour en Russie. En 2010, ils constituaient environ 60% des émigrants, selon des chiffres de la Knesset. Aujourd’hui, on estime qu’un olé russe sur cinq ne reste pas en Israël. La plupart appartiennent à la “génération 1.5”, qui a grandi, fait son service militaire, ses études et parfois le début de sa carrière professionnelle en Israël.

Même les olim de la “génération Poutine”, arrivés en Israël depuis moins de dix ans, sont concernés par l’émigration. Tous donnent à leur décision des motivations assez similaires : difficultés économiques, problèmes d’intégration liés à la perception d’un racisme antirusse de la société israélienne ou de son caractère trop religieux,  et parfois aussi l’insécurité liée au terrorisme et au conflit.

Conclusion

L’alyah des pays de l’ancien bloc soviétique a contribué à l’essor économique et démographique d’Israël. Mais la persistance de sa culture originelle a maintenu la communauté russe dans une forme de société à la fois incluse et distincte du reste du pays. En se consolidant comme un secteur de plus dans la société israélienne, elle a gagné en force politique et a développé sa culture propre. Mais elle a aussi remis en question le modèle d’intégration sioniste, qui visait la fusion des diasporas en une seule identité israélienne.


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