A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Le « Haut Comité de suivi des intérêts des Arabes d’Israël » avance que « le fait de définir Israël comme un Etat juif nous exclue et crée des tensions entre nous et la nature même de l’Etat ». Le caractère « juif » joue ainsi aux yeux de ses dirigeants un rôle critique. Il leur permet de se définir et de se légitimer avantageusement aux dépens d’un Israël coupable d’exclure les Arabes, et donc non « démocratique ». Là prend source l’accusation de « racisme » puisque cet Etat opposerait, par son existence même, le Juif à l’Arabe. Le bénéfice de cette définition fait que le caractère « arabe » et la revendication « nationale » du Haut Comité s’inscrivent dès lors naturellement dans la « démocratie ». Ce qui n’est pas le cas de l’Etat d’Israël.

 

L’ambivalence dialectique de l’identité

Tout dépend donc de la définition du caractère « juif » par le Haut Comité. A ce propos, il y a un fait incontestable : les symboles de l’Etat sont juifs de sorte que tout positionnement identitaire, surtout quand sa finalité est de se démarquer de cet Etat, ne peut que partir de cette réalité, ou en l’occurrence d’un jugement négatif à son égard. Mais, objectivement, c’est en s’appuyant sur ce caractère juif de l’Etat (pour le rejeter), que les citoyens arabes d’Israël fondent leur identification comme « Arabes »: en se dissociant de cet Etat, tout en y vivant et en en vivant. Sans Israël, cette identité, « Arabes en Israël » n’existerait pas en tant que telle. Ce que vérifie les sondages qui montrent que tout en s’identifiant à la cause palestinienne et aux Palestiniens, les « Arabes en Israël » ne rejoindraient pas un futur Etat de Palestine. Ils resteraient des Arabes (palestiniens) dans un Etat d’Israël qui ne serait plus un Etat « juif » mais un Etat « de tous ses citoyens », un modèle utopique, fruit de l’idéologie postmoderniste. S’appellerait-il « Israël » d’un nom aussi marqué ? Nul ne le sait cependant.

 

Les Juifs ne sont pas une nation mais une religion

L’édifice idéologique d’un tel discours dépend donc de la définition du caractère « juif ». Remarquons déjà un fait intéressant avec la disparité des registres : les uns sont « arabes », les autres sont « juifs », les uns, une nation, les autres, une religion. Le terme de « Juif » désignerait exclusivement une religion. C’est la nature à laquelle le Haut Comité comme la Liste Unifiée assignent les Juifs, même laïques. Ils restent ainsi dans la ligne de la vieille thèse énoncée dans l’article 20 de la Charte palestinienne de l’OLP, jamais abrogée dans les faits : « La déclaration Balfour, le mandat sur la Palestine et tout ce qui en découle sont nuls et non avenus. Les prétentions fondées sur les liens historiques et religieux des Juifs avec la Palestine sont incompatibles avec les faits historiques et avec une juste conception des éléments constitutifs d’un État. Le judaïsme, étant une religion, ne saurait constituer une nationalité indépendante. De même, les Juifs ne forment pas une nation unique dotée d’une identité propre, mais ils sont citoyens des États auxquels ils appartiennent« . Ce que confirme la députée du parti arabo-islamique, à la Knesset, La Liste Unifiée, Hanin Zoabi: “Le judaïsme n’est pas une nationalité et de ce fait il est impossible de parler d’autodétermination juive”, dans une conférence à Dallas aux Etats Unis en 2018. Ce que confirme également le Hamas dans l’article 16 de sa charte : « Le Hamas affirme qu’il s’oppose au projet sioniste, et non pas aux Juifs en raison de leur religion. Le Hamas ne lutte pas contre les Juifs parce qu’ils sont juifs, mais il mène la lutte contre les sionistes qui occupent la Palestine. En réalité, ce sont les sionistes qui assimilent constamment le judaïsme et les Juifs à leur projet colonial et à leur entité illégale« .

 

La position du Haut Comité s’aligne donc de facto sur les Chartes palestiniennes, celles de l’OLP et celle du Hamas qui, toutes deux, sont d’accord pour dénier aux « Juifs » le statut de nation et les enfermer dans celui de « religion », un jugement logiquement nécessaire pour justifier le fait que l’Etat juif ne peut pas être un Etat « national » mais uniquement un Etat « religieux » et donc excluant les autres religions. Si l’on transpose cette situation en France pour comprendre le fond de cette affirmation, cela reviendrait à dire que les musulmans français ne peuvent pas s’intégrer à la France parce que, dans sa culture et ses symboles, elle est catholique ou parce que la laïcité est une religion politique à laquelle ils n’adhèrent pas. Si on la transpose en Angleterre : un Pakistanais, donc musulman, britannique pourrait se sentir exclu de son pays de citoyenneté parce que la reine d’Angleterre y est le chef de l’église anglicane, par ailleurs religion d’Etat. Ces conceptions conduisent les postmodernistes à qualifier les Etats européens de « racisme ». Cette « astuce « rhétorique est bien connue… Elle retourne à l’interlocuteur la responsabilité de ce que l’on fait soi-même, à savoir refuser de s’intégrer. Les Juifs originaires du monde arabe peuvent témoigner en Israël même de ce qu’une douzaine de pays arabo-musulmans échouèrent à créer une citoyenneté qui accueillerait les non musulmans, ce qui n’est pas le cas de l’Occident démocratique …

 

Les Arabes d’Israël sont une nation

« Nous ne sommes pas une minorité religieuse mais nationale « décrète le Haut comité. Or, le mot « arabe », pris dans cette acception globale et unifiante, nomme une doctrine qui croit en l’existence d’une seule nation (arabe) par-delà les différents peuples et ethnies (Egyptiens, Libyens…) ou Etats qui la constitueraient. « Arabe » désigne donc un mythe politique collectif qui a pu s’illustrer à travers l’histoire avec le nationalisme arabe (inventé par les Arabes chrétiens de Syrie Liban) et le pan-nationalisme (nassérien), puis le panislamisme de « la nation (la oumma) islamique » sans frontières. Remarquons ainsi que les députés de la Liste Unifiée ne se définissent pas en premier comme un « peuple » spécifique, en l’occurrence « palestinien » mais comme « arabes », dans la ligne de La Charte de l’OLP : « La Palestine est la patrie du peuple arabe palestinien : elle constitue une partie inséparable de la patrie arabe, et le peuple palestinien fait partie intégrante de la nation arabe. » (Article 1). « La libération de la Palestine est, du point de vue arabe, un devoir national … à l’avant-garde du peuple arabe de Palestine. Il s’ensuit que la nation arabe doit mobiliser tout son potentiel militaire, humain, moral et spirituel afin de participer activement avec le peuple palestinien à la libération de la Palestine. » (Article 15 ). Cette croyance explique pourquoi les Palestiniens ont systématiquement refusé tous les plans de paix et de partage, en se comportant non comme un petit peuple préoccupé d’assurer son existence mais comme le fer de lance de la oumma islamique.

 

Les Arabes d’Israël ne se définissent pas en premier comme musulmans

Les Arabes israéliens ne se définissent pas eux-mêmes en premier comme « musulmans ». Selon le Haut Comité : « Les Arabes Palestiniens d’Israël, peuples indigènes, résidents de l’Etat d’Israël, partie intégrante du peuple palestinien et de la nation arabe et musulmane ».  L’islam arrive en dernier et dans le cadre d’une « nation arabe ». C’est effectivement une nécessité pour rester cohérent avec la définition de « juif » comme religion. Si « Juif » exclut les autres quand la qualité est appliquée à un Etat, les Arabes se posent d’emblée en nation (ethnique), ce qui légitime sa demande de statut politique, là où les Juifs ne le peuvent pas. La relégation du caractère islamique dans ce classement hiérarchique occulte cependant une référence sous-jacente: l’héritage de l’islam et de la sharia  qui assigne les Juifs (comme les chrétiens) à la condition de « communauté religieuse/oumma », soumise à la férule de la Sharia, au statut de dhimmi,  défini par la religion, selon la doctrine du Coran, statut de nation-religion dominée et ségréguée. Remarquons néanmoins que le Haut comité ne néglige pas d’exiger de l’Etat d’Israël la gestion exclusive du système des Waqf et des lieux saints (musulmans et… chrétiens), c’est à dire de ce qui relève du domaine des biens religieux.

 

Les Arabes d’Israël sont les « indigènes »

Le fait de se définir comme « peuple indigène » est un coup de force historique au regard de l’histoire juive d’Eretz Israël, de l’invasion arabe du 7ème siècle, de l’immigration de populations originaires de tout le monde arabe à la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècles. Elle corrobore le révisionnisme historique de l’Autorité palestinienne auprès de l’UNESCO. Elle fait silence sur l’expulsion des Juifs d’une douzaine de pays arabes devenus citoyens israéliens, et pourtant aussi « indigènes » que les Palestiniens, etc. L' »indigénat » supposé vise à fonder plus particulièrement l’accusation de colonialisme lancée à Israël. L’islam et l’arabité sont mis ici en suspens pour fonder une accusation différente de celle de racisme…

 

Shmuel Trigano


PARTAGER