A propos de l'auteur
Anat Roth est chercheuse associée au Forum Kohelet, spécialisée dans l'étude de la société des Israéliens de Judée Samarie et des Jeunes des collines, auxquels elle a consacré de longs mois d'enquête sur le terrain.

Anat Roth est chercheuse associée au Forum Kohelet, spécialisée dans l’étude de la société des Israéliens de Judée Samarie et des Jeunes des collines, auxquels elle a consacré de longs mois d’enquête sur le terrain. Elle décrypte un phénomène bien plus complexe que son étiquette.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

Menora.info : Que recouvre l’appellation “Jeunes des collines” et de combien de personnes parle-t-on ?

Anat Roth : Faire un décompte précis de ces jeunes est extrêmement difficile, car cela dépend d’abord de leur définition, qui est elle-même en mutation permanente. Le phénomène a commencé au milieu des années 90 avec les Accords israélo-palestiniens d’Oslo. Il y a eu à ce moment-là un sentiment d’urgence qui s’est fait jour chez les Israéliens des implantations. Il fallait occuper le terrain pour prévenir un abandon territorial. C’est pourquoi il faut faire une distinction entre les habitants des collines et les jeunes des collines. Cela a commencé par des habitants d’implantations qui ont créé de nouveaux points de peuplement et qui s’y sont installés. Leurs enfants y sont nés et y sont restés avec leurs parents. Puis, il y a eu ceux qui sont venus d’ailleurs, de l’intérieur de la région ou même d’autres agglomérations israéliennes. Et dans cette population, il faut détailler d’autres sous-catégories.

D’ailleurs, comment est né ce nom ?

Ce titre est donné aux jeunes qui se promènent sur les collines et qui se sont coupés des cadres traditionnels, qui sont sortis du système scolaire et qui habitent sans leurs parents. L’appellation est apparue en 2002, lors de l’évacuation du point de peuplement de Havat Gilad, survenue près de la date anniversaire de l’assassinat d’Itzhak Rabin. On les a surnommés “Jeunes des collines”, en opposition aux “Jeunes des bougies”, qui se rassemblaient autour de veilleuses allumées à la mémoire du Premier ministre. Mais on ne saurait résumer le phénomène à cette étiquette médiatique.

Vous dites que ces jeunes appartiennent à des catégories différentes. Pouvez-vous les définir ?

Il y a ceux qui sont attirés par le travail de la terre et qui vont rejoindre des exploitations agricoles. Ceux qui veulent d’abord se séparer des parents et qui recherchent des communautés d’où les adultes sont absents. Et il y a ceux qui ont l’apparence extérieure des Jeunes des collines, mais qui recherchent une expérience différente, similaire à ceux qui partent en Inde, ou qui veulent seulement faire un break. Ces derniers travaillent parfois à proximité et préfèrent séjourner dans un cadre plus libre et moins couteux. Enfin, il y a encore les jeunes dont j’ai déjà parlé, ceux de la deuxième génération, qui sont nés sur place. A la naissance du phénomène, dans les années 90, la majorité de ces jeunes était issue de familles résidant en Judée Samarie. Ils voulaient contribuer au projet de peuplement, mais de manière plus “activiste” que leurs ainés. Aujourd’hui, la majorité de ces jeunes n’est plus originaire de Judée Samarie. Car ce courant idéologique n’est plus limité à cette seule région. On le retrouve dans les cadres d’enseignement religieux partout dans le pays. La jeunesse absorbe cette conception dans son éducation ou parce que la famille appartient à ce courant idéologique du sionisme religieux, issu du Merkaz Harav [yechiva identifiée à l’enseignement du Rav Kook, NDLR]. On peut d’ailleurs affirmer qu’il n’y a quasiment pas de laïcs dans cette mouvance. Plus de 80% appartiennent au sionisme religieux, et un peu moins de 20% viennent du monde ultra-orthodoxe, toutes tendances confondues, y compris ceux qui sont revenus à la pratique religieuse. Ils ont en commun de ne pas se reconnaitre dans les cadres sociaux et éducatifs dont ils dépendent. Les collines sont des lieux ouverts, sans frontières ni institutions. On ne juge pas ceux qui y viennent selon leurs résultats scolaires ou le milieu de leurs parents. Il leur est donc facile d’y retrouver des gens qui leur ressemblent.

C’est un syndrome de Peter Pan, d’enfants qui ne veulent pas grandir ?

Il y a de tels cas, c’est vrai, mais c’est plus complexe. Il faut comprendre que tout cela est très fluide, très changeant. Un individu peut arriver sur une colline pour une raison précise à un moment donné, puis rester pour d’autres raisons. Les motivations sont difficiles à établir clairement.

S’il fallait pourtant les définir dans les grandes lignes ?

Alors on pourrait s’arrêter à trois catégories principales. Les jeunes qui sont mus par l’idéologie, le projet de peuplement de la terre d’Israël. Ils n’ont aucun problème scolaire ni familial. Ils ne sont pas en rupture de ban, mais estiment accomplir un devoir. Ils sont plus nombreux dans les périodes plus sensibles politiquement, quand des concessions territoriales sont à l’ordre du jour. Et généralement, ils ne s’interrompent pas au milieu de leur année scolaire. D’ailleurs au début, 90% d’entre eux répondaient à l’appel de la conscription et faisaient leur service militaire. Aujourd’hui, cela a évolué de leur fait, mais aussi de celui des institutions. La deuxième catégorie est celle des jeunes qui sortent volontairement du cadre scolaire, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans un système contraignant. Pour eux, la colline est une alternative, où ils ont aussi l’impression de donner un sens à leur vie, de développer des talents qui leur serviront plus tard. La troisième catégorie, c’est celle de la jeunesse à risques. Des jeunes qui ont des problèmes affectifs ou de comportement, ceux qui peuvent se retrouver dans la rue et basculer dans la violence ou la délinquance. Ils font aussi partie de ceux que l’on trouve sur les collines. Mais eux aussi viennent de familles idéologiquement liées au mouvement sioniste religieux. Ils ne vivent donc pas leur choix comme une chute, mais comme un acte signifiant, qui renforce leur confiance en eux. Même si leurs actes relèvent de la violence contre la police, ou de la construction illégale, il y a un habillage idéologique qui modifie leur perception d’eux-mêmes. Ce n’est plus de la délinquance, c’est de l’activisme.

L’activité de ces jeunes n’est pas non plus homogène.

C’est aussi parce qu’elle est traversée par des conceptions idéologiques diverses. Certains mettent l’accent sur la terre qu’il faut peupler et cultiver. Certains sont sédentaires et d’autres plus nomades, se comportant un peu à la façon des bédouins.  D’autres encore recherchent plutôt la confrontation avec les Arabes. Leur point de provenance détermine aussi le choix de la communauté où ils vont s’installer : avec ou sans adulte, foyer de substitution pour les jeunes en dysfonctionnement, etc. Mais ce sont dans tous les cas des conditions matérielles très dures, où tous ne pourront pas tenir. Alors chacun va rechercher l’option qui lui sera la plus adaptée.

Vous avez évoqué la confrontation avec les Palestiniens. Les jeunes des collines font l’actualité lors d’incidents violents. Comment Israël considère-t-il le phénomène ? Y a-t-il un mouvement organisé ? Ces jeunes ne semblent pas avoir véritablement de leaders ?

Ce phénomène n’est pas organisé. Les jeunes des collines n’ont pas de leader. Après Douma [l’incendie volontaire d’une maison dans un village palestinien en juillet 2015, qui avait causé la mort de trois personnes, NDLR], le débat public s’était emparé du phénomène. On avait parlé d’organisation clandestine, de terrorisme juif. On avait parlé d’un “groupe de la révolte” avec une idéologie et un dirigeant. Mais ces jeunes n’ont pas de leader, ni même d’organisation. Il y a des responsables locaux sur certaines collines, mais ce n’est pas systématique. Cela dit, il y a moins aujourd’hui de sites où les jeunes soient totalement livrés à eux-mêmes, qu’il n’y en avait il y a quatre ou cinq ans. Cela évolue en fait constamment. Il y a toujours bien sûr ceux qui refusent toute forme d’autorité, même de ceux qui étaient là avant eux. Ceux-là sont en quelque sorte des anarchistes, qui n’écoutent personne. D’autres en revanche, respecteront le chef de la communauté, c’est le cas de ceux qui sont installés autour de l’implantation d’Itzhar, où s’est formé un courant autour du Rav Ginzburg par exemple. Mais ils seront toujours plus disposés à écouter un rabbin s’il va dans leur sens.

Ce qui nous amène aux relations avec les autorités.

D’abord, il faut souligner que la proportion anarchiste des Jeunes des collines – ceux qui rejettent toute présence adulte et toute référence à l’autorité – s’est considérablement réduite depuis cinq ans. Dans les premières années du phénomène, l’Etat ne s’y intéressait guère et ces jeunes ne recherchaient pas le désordre. Le retrait unilatéral de la Bande de Gaza en 2005 a marqué un tournant, d’autant qu’il suivait immédiatement les années de la 2e intifada avec leur cortège de violence et de mort. Beaucoup de jeunes en avaient été affectés, témoins d’attentats ou parce qu’ils avaient perdu des proches. Il y a alors eu de plus en plus de jeunes qui ont cherché une alternative au cadre traditionnel. Ils en ont aussi voulu à l’Etat et à l’armée de n’avoir pas réagi plus fermement. Tous ces événements ont généré chez eux une forme de frustration. Et le démantèlement des implantations du Gush Katif a entrainé une véritable crise de confiance chez cette partie de la jeunesse à l’égard de l’Etat qui, à ses yeux, ne défendait pas assez le peuple juif. Ces jeunes en ont aussi voulu à leur propre direction politique qui n’en a pas fait assez. Leur rancœur s’est étendue aux parents, aux rabbins, aux éducateurs, tout ce qui représentait l’autorité. Les jeunes par essence, voient le monde en noir et blanc. Ils n’aiment pas les nuances, quand la réalité n’est plus en phase avec l’idéal. Cela remet en question tous leurs repères. Et tous les recours devant la Cour Suprême qui ont conduit à l’évacuation successive de plusieurs points de peuplement illégaux les ont aussi perturbés et généré chez eux ce besoin d’agir et de se séparer du système.

C’est ce qui s’est traduit par les actions du “prix à payer” ?

Ces actions de protestation étaient au départ dirigées contre les autorités israéliennes. Les jeunes ripostaient aux évacuations d’implantations sauvages. Des actions surprise qui pouvaient être le blocage d’une route palestinienne, tout ce qui pouvait perturber le travail des forces de sécurité israéliennes. Progressivement, cela a évolué pour devenir plus grave et dans certains courants des jeunes des collines, les actions ont commencé à viser les Palestiniens. “Il faut leur montrer qui est le patron”, car l’armée ne remplit plus sa mission, c’était en quelque sorte leur leitmotiv. Car il y avait aussi des provocations de la part des Palestiniens, qui brûlaient des champs, arrachaient des arbres, donc ils ont à leur tour réagi de la même façon. Il fallait que la peur change de camp et se battre pour le territoire, sur le principe de “c’est eux ou nous”. La coexistence, ça n’existe pas. En cela, les jeunes ont aussi rejeté une partie de l’idéologie des fondateurs du Gush Emounim (le Bloc de la Foi). Leurs actions, très médiatisées, ont causé un grave préjudice à l’Etat, en particulier l’incendie à Douma, même si n jusqu’à présent, on a ‘ pas la preuve qu’il a été perpétré par des Jeunes des collines.

Et de quelle façon réagissent les institutions israéliennes ?

Par la guerre. En tout cas au début de cette radicalisation. Les autorités poursuivent les jeunes, leur interdisent de s’établir sur les collines ou les en expulsent. Les actions “prix à payer” ont été qualifiées de “terrorisme juif”. Mais c’est aussi en train d’évoluer progressivement. Je ne sais pas si l’on peut parler d’une décision politique nationale, mais il y a des initiatives ponctuelles qui vont plus dans le sens de l’éducation et de l’accompagnement. Il faut traiter ces jeunes comme une population à risques, que l’on veut éviter de voir basculer dans la violence. Et la réponse n’est pas dans la répression, mais dans la prévention. Leur envoyer la police ou le Shin Beth ne résoudra pas le problème. Il s’agit de jeunes qui ont reçu des valeurs, il est possible de dialoguer avec eux. Mais il fallait trouver qui pourrait en prendre la responsabilité. Parce que ces jeunes bougent, qui doit les prendre en charge ? Il a été finalement décidé que ce serait le travail des conseils locaux de l’endroit où ils se trouvent. Un programme dans ce sens a été mis en place par le ministère de l’Education et le Conseil représentatif des implantations de Judée Samarie, où les localités rétablissent le contact avec ces jeunes. Cela contribue à désamorcer les tensions dans l’idée de les ramener peu à peu dans le cadre social, de leur redonner un équilibre.

Pour en revenir à ma première question, maintenant que l’on comprend mieux la difficulté de définir les Jeunes des collines, combien sont-ils en réalité ?

Selon la classification du ministère de l’Education qui prend en compte les jeunes âgés de moins de 24 ans, le noyau dur de ceux qui résident en permanence sur les collines, compte quelque 240 personnes. La deuxième catégorie des temporaires qui viennent y séjourner pendant le weekend ou les vacances, représente environ 400 personnes. Enfin les occasionnels, qui viennent ponctuellement pour une manifestation ou empêcher une évacuation, sont autour d’un millier de personnes. Même s’il est impossible de tenir un recensement précis, on est donc très loin d’un phénomène de masse.


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