A propos de l'auteur
Pascale ZONSZAIN, rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

Minorité nationale, citoyens égaux ou indigènes palestiniens : depuis 1948, les Arabes israéliens cherchent à définir leur identité.  Une confusion qui finit par miner leurs fondations sociales.

Depuis, la politisation des Arabes israéliens a évolué par paliers, le plus souvent par crises, liées aussi à leur reconnexion avec les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, à partir de 1967. En 1976, la Journée de la terre avait été marquée par des manifestations et des émeutes, consécutives à l’expropriation de terrains arabes en Galilée. 1984 marque la première échéance législative où les Arabes votent majoritairement pour des partis non sionistes, c’est-à-dire ne reconnaissant pas le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat nation du peuple juif. Une tendance qui ne se démentira plus. La première intifada de 1987 constitue un tournant dans la cristallisation de l’identification “palestinienne” de la société arabe israélienne. Les accords israélo-palestiniens d’Oslo en 1993 ouvriront une parenthèse politique, qui durera jusqu’à la fin des années 90. Durant cette période, à l’initiative du gouvernement Rabin, les partis arabes avaient conclu un accord de coopération avec l’exécutif israélien, qui avait conduit à une ouverture de la société arabe, concomitante à son essor socio-économique. L’éruption de la 2e intifada à l’automne 2000 sonnait le glas de cette embellie. La répression des violentes manifestations dans le secteur arabe au mois d’octobre avaient causé la mort de 13 personnes. Même la constitution d’une commission d’enquête sur les événements n’avait pas suffi à refermer la fracture entre les deux communautés.

Depuis, les relations se sont apaisées, sans toutefois évoluer vers un rapprochement. L’absence de règlement du conflit israélo-palestinien, la radicalisation du discours des élus arabes, les disparités sociales et économiques, mais aussi une certaine désintégration du tissu social arabe israélien entretiennent un climat de suspicion mutuelle, même si leur environnement commun influence les deux groupes. Autant de facteurs qui expliquent l’identité à plusieurs facettes et le rapport ambigu des Arabes à l’Etat d’Israël.

Les Arabes d’Israël en chiffres

En 1948, les Arabes représentaient 15% de la population totale d’Israël. Ils sont aujourd’hui près de 21%. Par religion, les Musulmans sont le groupe le plus important avec environ 18% de la population générale d’Israël, suivis par les Chrétiens avec 1,9% et les Druzes qui représentent 1,6% de la population israélienne.

La population arabe israélienne est jeune dans son ensemble. 34% a moins de 15 ans. Quant au taux de fécondité, il reste supérieur à celui de la population juive. Les chiffres du Bureau Central des Statistiques, référence officielle d’Israël, donnent en 2017 un taux de fécondité de 3,37 enfants par femme pour le secteur musulman, contre 3,16 pour le secteur juif, 2,10 pour le secteur druze et 1,93 pour le secteur chrétien. Il faut noter à ce propos que dans la population musulmane, l’année 2017 a enregistré pour la première fois une hausse du taux de fécondité, en recul régulier depuis 2000, où son niveau le plus haut avait atteint 4,74 enfants par femme.

Le taux de fécondité du secteur arabe varie aussi géographiquement. Il est plus fort dans le sud d’Israël : 5,54 que dans le nord : 2,76.

Le jeune Etat d’Israël avait, dès ses premiers mois d’existence, accordé la citoyenneté aux Arabes résidant sur son territoire, sans toutefois se départir d’une certaine méfiance. La guerre d’Indépendance les avait vus se battre l’un contre l’autre. La loi martiale fut donc imposée sur les régions du pays à forte population arabe, sans pour autant les priver du droit de vote ni d’éligibilité, puisque des députés arabes ont siégé dès la première Knesset. Ils étaient à l’époque élus du Mapaï et du parti communiste. Levée progressivement dans les villes arabes dès 1949, la loi martiale n’a été définitivement abolie qu’en 1966. Quant aux citoyens arabes, c’est à partir de 1956 et la victoire israélienne dans la campagne du Sinaï, qu’ils ont compris que l’Etat d’Israël ne serait pas une péripétie passagère et qu’ils allaient devoir s’en accommoder. Il faut rappeler qu’après la guerre des Six Jours de 1967, les populations arabes de Jérusalem et druzes du Plateau du Golan ont été dotées du statut de résident, mais non de la citoyenneté. Ils sont donc hors de l’appellation “Arabes israéliens”.

Quant au nombre moyen d’enfants par famille, il est de 2,83 dans les familles musulmanes et de 2,39 dans les familles juives.

Population israélienne par groupes de population (en milliers), population à la fin de l’année

(Chiffres du Bureau Central des Statistiques)

Année Total Juifs Arabes*
1948 872,7 716,7 156
1967 2.776,3 2.383,6 392,7
1977 3.653,2 3.077,3 575,9
1987 4.406,5 3.612,9 793,6
1997 5.900,0 4.701,6 1.069,4
2007 7.243,6 5.478,2 1.450,0
2017 8.797,9 6.554,5 1.838,2

*Jusqu’en 1995, la catégorie “Arabes” comprenait aussi “Autres”. A partir de 2000, la catégorie “Arabes” inclut les Libanais non enregistrés par religion sur les registres d’état-civil (1600 personnes en 2017).

Population israélienne par religion (en milliers), population moyenne

(chiffres du Bureau Central des Statistiques)

Année Druzes Chrétiens Musulmans Juifs Total
1950 14,8 35,0 113,8 1.103,0 1.266,8
1967 31,5 64,8 256,2 2.362,6 2.715,2
1977 44,8 83,0 438,1 3.047,2 3.613,0
1987 75,0 102,0 604,7 3.587,2 4.368,9
1997 95,6 124,7 853,9 4.658,8 5.828,9
2007 118,6 150,3 1.189,6 5.435,8 7.180,1
2017 140,3 170,1 1.542,9 6.500,3 8.713,3

La population arabe israélienne est devenue quasi-exclusivement urbaine, conséquence de son accroissement naturel. Si l’on exclut Jérusalem – plus importante ville arabe avec près de 36,5% de la population – c’est la ville bédouine de Raat dans le Néguev qui est la plus grande localité arabe avec 66 000 habitants.

En termes d’éducation, les disparités sont sensibles à partir des études supérieures. Le taux de réussite au baccalauréat est en 2017 de 66% dans la population juive et 62,4% dans la population arabe. Un score qu’il faut détailler en sous-catégories, puisque les Musulmans sont 59,5% à obtenir le baccalauréat, alors que le résultat monte à 79% pour les Chrétiens et les Druzes. Les Musulmans sont seulement 8,4% à être diplômés de l’enseignement supérieur. Dans ce groupe, ce sont d’ailleurs les femmes qui dominent avec 9,8% contre seulement 6,2% d’hommes diplômés.

Les disparités économiques sont également marquées entre les deux groupes de population.

Revenu brut par groupe de population et nombre d’années d’études pour les 15 ans et + en shékels pour l’année 2016 (chiffres du Bureau Central des Statistiques)

  0 à 8 années d’études 9-12 13-15 16+
Juifs 5,398 6,590 9,911 14,971
Arabes 5,762 5,900 5,914 9,630

En 2016, le gouvernement israélien a adopté un plan quinquennal pour le développement du secteur arabe, destiné à améliorer l’urbanisme, les infrastructures, l’éducation, l’emploi et la sécurité. Mais les ressources qui y ont été affectées sont jugées insuffisantes par les représentants arabes. Le principal problème reste celui de l’urbanisation, principalement dans le Néguev, où l’on compte encore 59 villages non reconnus.

Les particularités du statut des Arabes israéliens

En Israël, les questions relevant du droit personnel ou de la famille sont définies par le statut personnel. Le droit religieux y est donc applicable et de même que les tribunaux rabbiniques sont compétents pour les Juifs, les autres communautés possèdent leurs juridictions propres, comme les cadis pour les Musulmans qui statuent conformément à l’islam.

Le service militaire n’est obligatoire que pour les citoyens juifs. A l’exception de la communauté druze, qui s’y soumet depuis un accord passé avec l’Etat en 1956, les membres des autres groupes de population ne sont pas soumis à la conscription, mais peuvent effectuer leur service national sur une base volontaire. Ce phénomène est en décrue constante chez les Bédouins et reste marginal chez les Arabes chrétiens.

Une expression politique complexe

Si les Arabes israéliens ont toujours élu des représentants au Parlement, leur affiliation politique s’est progressivement distanciée des partis sionistes – qui s’accordent, quelle que soit leur tendance, sur le droit à l’existence de l’Etat d’Israël. La 20e Knesset, dissoute fin décembre 2018, comptait 13 députés au sein de la Liste Arabe Unifiée – regroupement des partis Balad, Raam, Tal et Hadash, émanation du défunt parti communiste israélien. Le parti Travailliste affichait un député arabe – qui a démissionné – et un au Meretz. Sur cinq élus druzes, quatre étaient dans des partis sionistes.

La Liste Arabe Unifiée

La Liste Arabe s’est constituée par nécessité, quand le seuil de représentativité à la Knesset avait été relevé à 3,25% pour les législatives de 2015, contraignant les partis arabes à s’unir pour ne pas risquer de disparaitre du parlement. Issus d’idéologies disparates, allant du communisme à l’islamisme, les députés arabes se retrouvent dans une radicalisation de leur position à l’égard de la politique générale israélienne. Leur programme revendique l’égalité de droits pour les citoyens arabes, mais aussi leur reconnaissance de minorité nationale. Ils réclament une autonomie dans les secteurs de la culture, de l’éducation, de la religion. En outre, la Liste Arabe, qui définit ses électeurs comme les « Arabes Palestiniens d’Israël », consacre une large partie de son projet politique à des revendications liées aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et posent leurs conditions pour le règlement du conflit par « la fin de l’occupation, le démantèlement des implantations et la création de l’Etat palestinien ».

Cette superposition de revendications politiques au nom des Arabes israéliens comme au nom des Palestiniens articule le comportement des députés de la Liste Arabe. Dans les débats à la Knesset, c’est d’ailleurs la plupart du temps sur le conflit israélo-palestinien qu’ils se querellent avec leurs collègues des partis sionistes. En tout cas jusqu’à l’adoption en 2018 de la Loi sur l’Etat-Nation. Non contents de dénoncer un “apartheid” dans le débat intérieur et dans la rue, ils ont cherché à internationaliser l’affaire en la portant devant les Nations Unies, le Parlement européen et plusieurs chancelleries occidentales. Si les organisations et gouvernements sollicités se sont tous retranchés derrière la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, cette campagne de délégitimation de l’Etat d’Israël a été largement relayée par les médias étrangers.

Les élus de la Liste Arabe se posent aussi en porte-parole de la cause palestinienne à l’étranger, quand ils encouragent le vote par le parlement irlandais d’une pénalisation du commerce avec les implantations, ou quand ils assurent de leur soutien le leader Travailliste britannique Jeremy Corbyn « pour son engagement indéfectible auprès du peuple palestinien », quand ce dernier s’était vu épingler pour ses liens avec le Hamas et pour antisémitisme, comme ils l’ont fait en 2018.

Ce qui ne les empêche pas, dans le cadre de la vie parlementaire, de passer des alliances ponctuelles avec les partis sionistes ou orthodoxes pour encourager ou bloquer telle ou telle initiative sectorielle. Il arrive aussi que des députés arabes frôlent dangereusement, voire franchissent délibérément les limites de la légitimité politique et de la légalité. On se souvient du cas de Hanin Zouabi, qui en 2010 avait participé à la flottille turque pour Gaza, mais aussi de Basel Ghattas, condamné en 2017 à deux ans d’emprisonnement pour avoir fait passer des téléphones portables à des Palestiniens détenus pour terrorisme.

Cette entreprise est à lier à la vision politique de plus en plus tranchée qui a fait sa place depuis une trentaine d’années dans la société arabe israélienne. Elle est fondée sur la question identitaire, toujours non réglée, d’une population qui se définit alternativement ou simultanément comme “Arabes de 1948”, “Palestiniens indigènes d’Israël” ou “citoyens de seconde zone”, mais aussi à un besoin des élus arabes de se faire reconnaitre une forme de légitimité politique auprès des Palestiniens, comme auprès des pays arabes.

Le Haut Comité de Suivi du Public Arabe en Israël

Fondé en 1982 par le regroupement de plusieurs organisations d’élus locaux et de la société civile, le Haut Comité est un groupe extra-parlementaire qui se veut l’outil d’expression et de défense des droits de la minorité arabe en Israël et comprend également l’ensemble des députés arabes de la Knesset. Il est présidé aujourd’hui par l’ancien député Muhammad Barakeh. Le Haut Comité se manifeste principalement en temps de conflit politique ou social avec les institutions israéliennes, émet des avis ou des mots d’ordre, tels qu’appels à la grève générale, et ce alors même qu’il n’a pas d’existence légale. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs le gouvernement israélien ou ses représentants de discuter avec lui quand il l’estime utile ou nécessaire pour apaiser les tensions, comme ce fut le cas par exemple, durant les émeutes d’octobre 2000.

La réalisation majeure du Haut Comité reste à ce jour la rédaction du “Document de vision pour les Arabes Palestiniens d’Israël”[1], publié en 2006. Le texte est un programme sur une durée de vingt ans, destiné à fixer le statut des Arabes israéliens. L’Etat d’Israël y est décrit comme une entreprise colonialiste qui cherche à couper la population arabe – peuple indigène – de ses racines et de ses liens avec la nation arabe, mais aussi comme un régime théocratique. Le Haut Comité recommande de modifier le système politique israélien, afin de reconnaitre les citoyens arabes en minorité nationale. Il réclame aussi l’abandon de toutes les législations portant atteinte à l’égalité entre les deux populations et les individus qui les composent et attribuant un régime préférentiel à la communauté juive. Le Document préconise encore une voix déterminante pour les représentants arabes dans les principales institutions du pays, ainsi qu’une forme d’autonomie administrative. En résumé, la “vision” réunit des revendications pour un Etat de tous ses citoyens et la négation du caractère national juif de l’Etat d’Israël, afin de conduire à terme à un Etat binational.

Le Mouvement Islamique

Créé en 1971, il a entrepris d’islamiser les communautés arabes par des actions sociales et caritatives, qui ont évolué en activisme politique à la fin des années 80 sur une idéologie proche des Frères Musulmans. Les accords d’Oslo ont provoqué une scission entre la faction sud qui soutenait le processus de paix et a même encore trois représentants à la Knesset dans le cadre du parti Raam et la faction nord de Sheikh Raed Salah, alignée sur le Hamas. Cette faction est devenue illégale depuis 2015, mais reste toujours active. La colonne vertébrale de son action repose sur un slogan : « Al Aqsa en danger ». S’inspirant de ce qui avait déjà été utilisé contre les Anglais au début de leur Mandat en Palestine, Raed Salah a remis au goût du jour la mobilisation arabe autour de la fable d’un plan israélien de destruction des mosquées du Mont du Temple pour y reconstruire le Temple des Juifs. A partir de 1996, celui qui était à l’époque maire d’Um El Fahm, organisait dans sa ville de Galilée des meetings annuels pour galvaniser la population. Des rassemblements qui ont eu lieu jusqu’en 2015. Raed Salah continue en revanche l’organisation de navettes pour transporter des groupes de musulmans, payés pour passer la journée sur l’esplanade du Mt du Temple et y provoquer des incidents avec les touristes, les visiteurs juifs et la police. Si Raed Salah n’a jamais expressément appelé à la violence, il a suffisamment attisé les esprits pour que le site ait été le théâtre d’incidents particulièrement graves, allant jusqu’aux émeutes et aux attentats.

Les députés arabes se sont à leur tour appropriés le slogan du Mouvement Islamique, surtout pour faire acte de présence et faire savoir que les autorités israéliennes n’ont pas compétence à réglementer leurs visites sur le Mt du Temple. L’esplanade reste un passage obligé pour y affirmer les revendications nationalistes comme la fidélité à l’islam, mais aussi pour accuser Israël de ne pas respecter le statu quo sur les lieux saints. Après trois ans d’interruption, le gouvernement israélien a rouvert en 2018 l’accès de l’esplanade du Mt du Temple à tous les parlementaires israéliens, juifs et musulmans, alors qu’il n’avait pas été limité aux fidèles musulmans, sauf durant quelques jours après  l’attentat commis en 2017 par trois Arabes israéliens qui avaient tué deux policiers qui gardaient l’entrée du site.

Les ONG

Deux organisations sont particulièrement présentes sur le terrain extra-parlementaire. Mossawa, une association qui milite pour l’égalité de droits entre citoyens arabes et juifs et la reconnaissance des Arabes en tant que minorité nationale. Active auprès de la Knesset, mais aussi des organisations internationales, Mossawa dénonce régulièrement la politique d’Israël dans tous les domaines susceptibles d’influer sur la société arabe. Elle reçoit son financement notamment de l’UE, mais du New Israel Fund, une organisation qui subventionne de nombreuses organisations et associations de la gauche israélienne.

Adalah est une ONG qui se concentre principalement sur l’activisme judiciaire, où elle réclame l’égalité de droits individuels des citoyens arabes et la reconnaissance de leur statut de collectivité nationale. Elle saisit les tribunaux et en particulier la Cour Suprême israéliennes sur des cas privés, sectoriels, voire en représentant des Palestiniens des Territoires. Elle intervient aussi au niveau local, en accusant par exemple la municipalité d’Afula de refuser l’installation de familles arabes dans sa ville.

Identité et ambiguïté

Nul doute que les relations se tendent entre les deux communautés. Même s’il n’est pas question d’explosion imminente, la position des Arabes israéliens à l’égard de l’Etat est révélatrice d’une réelle défiance. Le Pr. Sami Samucha de l’Université de Haïfa publie depuis 1976 un indice biennal des relations Juifs-Arabes. Son indice 2017 a constaté que le soutien des Arabes israéliens au droit à l’existence de l’Etat d’Israël avait chuté en deux ans de 74 à 66%. De même, leur reconnaissance du caractère juif et démocratique de l’Etat a reculé de 53,5 à 49% sur la même période. Et ils ne sont plus que 44,5% à accepter qu’Israël ait une majorité juive, contre 60% en 2015. Mais les Arabes israéliens sont aussi 77% à déclarer qu’ils ne quitteraient pas Israël pour s’établir dans un Etat palestinien indépendant.

Une enquête du quotidien Israel Hayom parue en novembre 2017, constate que 65% des Arabes israéliens se disent non religieux. Ce qui hypothèque sérieusement plus de deux décennies d’activisme du Mouvement Islamique. 46% se définissent comme Arabes israéliens et 42% comme Arabes palestiniens. Ils ne sont que 3% à se présenter comme Israéliens. 73% ressentent une appartenance à l’Etat d’Israël et 60% se disent fiers d’être israéliens. Enfin, une large majorité d’entre eux considère le conflit israélo-palestinien comme territorial plutôt que religieux.

Les citoyens arabes ont aussi des doléances à l’égard de leurs représentants politiques, qui se préoccupent trop du conflit israélo-palestinien et pas assez de leurs problèmes concrets, à commencer par la violence qui sévit dans leur société. Un sondage de mai 2018 publié dans le quotidien Yediot Aharonot constatait que c’était le reproche principal de 40% d’entre eux, tandis que la question palestinienne ne représentait que 14%.

La société arabe israélienne malade de la violence

En 2018, on a recensé officiellement plus de 70 cas de mort violente dans la communauté arabe d’Israël, mais le chiffre réel pourrait être de 45% supérieur. Un phénomène qui n’est pas nouveau, mais qui ne fait que s’accentuer au fil des années et qui déborde largement de la criminalité organisée vers l’ensemble de la société. Les femmes représentent plus d’un cinquième des victimes et les homicides frappent toutes les régions à population arabe en proportion démographique équivalente, qu’il s’agisse de la Galilée, du Néguev ou du centre d’Israël. 2017 reste jusqu’à présent une des années les plus meurtrières avec 121 assassinats au sein de la communauté arabe, une hausse de 20% par rapport à l’année précédente, selon les chiffres de la police israélienne.

La société arabe est aussi globalement beaucoup plus violente que la société juive israélienne, puisqu’elle totalise en moyenne 60% des cas d’homicide, quand elle ne représente que 21% de l’ensemble de la population. Toujours sur une moyenne nationale, les meurtres de femmes arabes constituent à peu près la moitié des assassinats perpétrés sur des femmes en Israël depuis 2014, selon les études du Contrôleur de l’Etat. Les armes illégales circulent librement, en dépit des efforts de la police pour en contrôler le flux. En 2016, elle a effectué quelque 3000 arrestations pour détention, trafic et usage illégal d’armes à feu. Un peu plus de 1200 dossiers ont abouti à une mise en examen.

La violence fait partie intégrante de la rue arabe israélienne. Les médias, mais surtout les réseaux sociaux rapportent régulièrement des cas de rodéos de voitures en plein jour dans les rues des localités bédouines du sud, ou de rixes qui tournent parfois au lynchage entre clans rivaux. En août 2018, un adolescent de la localité de Majd Al Kroum en Galilée, avait même entrainé plusieurs de ses camarades à frapper son père à coups de matraques. L’agression avait tourné à l’émeute, causant la mort d’un homme de 70 ans. Les fêtes, les élections, ou n’importe quel incident le plus anodin peuvent dégénérer.

Face à ce phénomène, les autorités tentent de s’organiser. Le ministère de la Sécurité Intérieure a lancé en 2016 un plan sur 4 ans, “Ville sans violence”, destiné à renforcer la police de proximité dans 59 localités à population majoritairement arabe, notamment par l’installation de caméras de surveillance. Fin 2018, seules 18 agglomérations étaient équipées, et le dispositif n’est opérationnel que dans un tiers d’entre elles. Le recrutement d’effectifs supplémentaires reste aussi limité pour le secteur arabe et insuffisant pour assurer une présence efficace sur le terrain.

Pourtant, de l’aveu même des acteurs sociaux du secteur arabe, la police n’est pas la panacée, car le problème est structurel. La société arabe, de par sa présence au sein de l’ensemble israélien, a subi de profonds bouleversements depuis la création de l’Etat d’Israël et n’a pas su y répondre. Confrontée à un modèle social différent dans un Etat démocratique, elle a aussi, comme les sociétés arabes des pays voisins, été exposée aux évolutions économiques, sociales, technologiques et culturelles inhérentes au mouvement de mondialisation.

Tous ces facteurs ont eu un impact sur sa construction interne. L’organisation familiale, le statut du père, le rôle du clan et de ses chefs sont de moins en moins respectés par la jeune génération. Le recours à l’usage ancestral de la “Soulkha”, la cérémonie de réconciliation qui doit mettre fin aux conflits entre clans, a perdu de son influence. Et ce sont de plus en plus souvent les organisations criminelles qui y suppléent, gagnant ainsi en pouvoir dans certaines localités. Cette perte des repères culturels traditionnels se généralise, sans que les détenteurs de l’autorité parviennent à s’y adapter ni à la contrer, que ce soit dans la hiérarchie clanique, religieuse ou même scolaire. D’où un sentiment de détresse et d’impuissance qui conduit les Arabes israéliens à accuser la police et le gouvernement d’être responsables de leur insécurité croissante. “Ce n’est pas aux policiers à remplir le rôle de nos dirigeants locaux” estime pourtant Nasser Abou Safi, qui dirige le programme “Haloutzim” de lutte contre la violence au sein de la jeunesse arabe et qui appelle à une véritable refondation interne de sa société avant qu’il ne soit trop tard.

© Pascale Zonszain


[1] https://www.adalah.org/uploads/oldfiles/newsletter/eng/dec06/tasawor-mostaqbali.pdf texte intégral en version anglaise


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