A propos de l'auteur
Journaliste (journal Makor Rishon et Site Mida, auteur de "La génération perdue", sur la guerre de Kippour, (Hador Haavoud), Yediot Sefarim 2013

 

Le 24 mars 2016 le sergent Elor Azaria, infirmier combattant, a tiré sur un terroriste blessé et l’a tué. Cela s’est passé à 8 heures et demi du matin: deux terroristes palestiniens venaient d’attaquer au couteau deux soldats en faction au barrage de Hébron. Des soldats présents à ce moment-là avaient tiré sur les assaillants, tuant l’un d’entre eux et blessant l’autre, qui était allongé par terre.

 

Les faits et les discours

Le sergent Azaria a tiré sur le terroriste à quelques mètres  de distance, ainsi que le montre le film du cameraman de « Betselem », qui s’était positionné non loin de là. Dans le verdict rendu la 4 janvier 2017, il est écrit que le tir a été effectué de près. Mais c’est là une définition vague; Azaria n’a pas achevé le terroriste en lui tirant dans la tête à bout portant mais en se tenant à une certaine distance de sécurité.

 

Bien qu’il fût dès l’abord clair qu’il faudrait enquêter sur cet homicide dans un cadre militaire, il s’est passé dès le début de la soirée quelque chose qui a transformé ce tir en une crise au niveau politique national. Les images du soldat tirant à Hébron furent diffusées au même moment sur toutes les chaînes de télévision et sur la toile. La projection des images eut un effet stratégique  qu’aucun attentat, aussi grave fut-il, perpétré pendant l’Intifada des couteaux, n’aurait pu avoir. Le ministre de la défense, Moshé Yaalon, s’empressa de réagir: « C’est un événement extrêmement grave et absolument contraire aux valeurs de Tsahal et à ses normes de combat. Nous ne pouvons pas permettre, même au moment où le sang ne fait qu’un tour, une telle perte de contrôle de soi. Cet événement sera traité avec toute la gravité qui se doit […]. Malheur à nous si nous agissons contrairement à nos normes morales et à notre conscience. »

 

Le premier ministre se joignit dans un premier temps à ceux qui avaient réagi et déclara que « ce qui s’est passé à Hébron ne représente pas les valeurs de Tsahal. Tsahal attend de ses soldats qu’ils agissent avec sang-froid et conformément aux instructions qui leur sont données pour ouvrir le feu ». Le porte-parole de l’armée précisa que « l’événement est très grave et il est contraire à l’esprit de Tsahal ». Bien évidemment, la police militaire entra en action et le soldat fut suspendu.

 

Que va dire le monde?

Il semblait toutefois que ceux qui avaient perdu leur sang-froid, à la suite de la diffusion des images, étaient les dirigeants, au sommet de l’Etat, et en particulier le ministre de la défense. Israël a déjà acquis une longue expérience avec les caméras utilisées comme arme psychologique et politique contre les forces de sécurité. Rien n’empêchait le ministre et l’armée d’annoncer, en réaction au film de « Betselem », qu’Israël ne règle pas son action sur les images d’organisations politiques et que les autorités font confiance aux commandants en poste et aux organismes d’enquête de Tsahal pour mener à bien la recherche de la vérité concernant cet événement. On peut difficilement passer outre le sentiment que les dirigeants du pays avaient subi un choc, de crainte de ce que pourrait dire le monde quand il verrait un soldat israélien tirant sur un terroriste arabe blessé allongé sur le sol, apparemment sans défense. Il ne sert à rien de considérer les arguments d’Azaria et de ceux qui le soutiennent, selon lesquels le soldat a peut-être craint que le terroriste blessé porte sur lui une charge explosive; ce qui importe c’est le sentiment qu’un événement filmé de ce genre entraînerait des condamnations venues des échelons internationaux les plus élevés – à commencer par l’Union européenne, via le secrétaire général de l’ONU, pour finir par la Maison blanche et le département d’Etat. Aucun de ces « ambassadeurs de l’hypocrisie », comme Moshe Dayan a dénommé il y a longtemps les diplomates, n’aurait changé quoi que ce soit de sa routine si pendant la même semaine avaient été assassinés des centaines et des milliers de personnes dans les pays arabes ou dans un des pays d’Europe; mais un soldat israélien ayant tiré sur un terroriste blessé – c’est plus que ce que l’opinion et la conscience ne pourraient supporter, raison pour laquelle les leaders d’Israël ont réagi comme en état de choc.

 

Un attentat en chaîne

Mais la réussite de cette organisation anti-israélienne pour les droits de l’homme devint un attentat en chaîne. Au-delà du cas individuel du soldat Elor Azaria, un fossé commença à se creuser entre le pouvoir et l’armée. Certaines parties du public n’étaient pas prêtes à accepter la réaction exagérée du ministre de la défense et de Tsahal et estimèrent que le soldat était victime d’une injustice, même s’il devait être mis en examen et puni dans le cadre de l’armée. Au lendemain de l’événement de Hébron furent publiées, sur toutes les chaînes, les photos du sergent Azaria conduit en cellule menottes aux poignets; le parquet militaire fit savoir qu’il envisageait de le poursuivre pour assassinat. Bien que cette déclaration, telle qu’elle fut diffusée par la presse, ait été inexacte, elle révolta nombre de gens.

 

Le premier ministre Netanyahu comprit que la réaction des autorités militaires et les déclarations extrêmes du ministre de la défense dépassaient les limites et jugea bon de téléphoner au père du sergent pour s’entretenir avec lui. Cela servit bien entendu de matière première à la presse de gauche pour présenter Netanyahu comme s’identifiant aux actes du « soldat assassin », bien que cette allégation soit dépourvue de fondement. Il était clair que si Tsahal agit de manière aussi dure envers un jeune soldat, âgé de 19 ans, qui fait son service dans des zones dangereuses et est susceptible de commettre l’erreur que commit Azaria – cette manière de le traiter constitue un danger pour tous les soldats. Le premier ministre agit donc justement en faisant preuve d’empathie envers les parents du soldat; il était clair que comme Charlie Azaria, le père, de nombreux parents craignaient les retombées de l’événement sur le sort de leurs enfants.

 

La politique du ministre de la défense

Une semaine plus tard, le ministre de la défense persista dans son attitude antagoniste; il se révéla défaillant tout au long en recourant à des termes chargés et provocateurs. Au cours d’une session de la Knesset, il continua à attaquer le soldat: « C’est un soldat qui s’est fourvoyé et non un héros ». Puis il continua: « Que voulez-vous, une armée qui se bestialise? » Il s’ensuivit une confrontation publique et politique. Seule une petite partie de cette confrontation concerna véritablement l’aspect éthique du tir d’Elor Azaria; car nombre de ceux qui récusaient l’approche du ministre de la défense pensaient eux aussi que le tir était un acte grave. Mais ils le voyaient dans le contexte de l’activité de Tsahal dans une zone sensible et prenaient en considération la possibilité que le soldat s’était gravement trompé dans son jugement, raison pour laquelle il devait être puni, mais il n’était pas un criminel de droit commun. Le ministre Naftali Bennett conduisit cette ligne: « Quelle est la chance d’une véritable enquête? Après que tout le pays ait établi que le soldat a commis un crime? »

 

Yaalon ne lâcha pas prise et tenta de se différencier du premier ministre et des ministres de droite. Après la remise de l’acte d’accusation, peu avant Pessah, il attaqua de nouveau: « Nous ne sommes pas Daesh […]. Ceux qui se sont jetés sur la Cour sont des chefs de bandes ».

 

La crise nationale

Deux semaines plus tard, au cours de la cérémonie précédant la journée commémorative de la Shoah à l’institut Massuah du kibboutz Tel Yitzhak, il s’avéra qu’il y avait une crise ouverte entre la haute autorité militaire, le pouvoir et d’importantes parties du public. L’adjoint au chef d’Etat-major, le général Yaïr Golan, compara les processus qui se déroulèrent dans l’Allemagne des années 1930 et des signes témoignant de processus semblables dans notre société. « Rien n’est plus simple que haïr l’étranger, qu’attiser les craintes, rien n’est plus simple que la bestialisation, l’avilissement, l’hypocrisie », déclara-t-il. « La Shoah doit nous conduire à de nombreuses réflexions sur la manière dont nous nous conduisons ici et maintenant. » Même des gens opposés au pouvoir en Israël pensèrent que le général s’était gravement trompé dans ses propos, propos tenus dans le cadre du discours qu’il prononça alors qu’il revêtait la tenue militaire, pendant une des deux journées les plus sacrées du calendrier national. La déception fut grande, non dans le domaine de la conscience morale mais plutôt dans le domaine intellectuel: comment Yaïr Golan, officier doué d’une intelligence aigue et d’une capacité de réflexion indépendante, avait-il put tomber dans ce piège théorique? Qui plus est, nombre de personnes de droite le considéraient comme un candidat valable au poste de futur chef d’Etat-major. Mais on eut le sentiment qu’il avait montré une faille et s’était peut-être lui-même mis hors course. Il était clair qu’il avait parlé en pensant à l’affaire Azaria, dans l’esprit de l’offensive génératrice de panique morale menée ces dernières années par le quotidien Haaretz. Avant de se tourner vers un dénigrement systématique du premier ministre, en le chargeant d’affaires de corruption, Haaretz, expression de la gauche israélienne, s’était voué à assombrir l’image de l’Etat d’Israël. Des intellectuels de premier plan, tels les professeurs Eva Illouz, Daniel Blatman et Zeev Sternhell,  avaient commencé à mesurer Israël à l’aune du fascisme. Certains, comme l’éditeur Amos Shoken, se contentèrent de dire « apartheid », d’autres dirent simplement « Etat du Mal ».

 

La crise politique

Mais il semble que le point de non-retour, dans l’attentat en chaîne du film de « Betselem », fut le 18 mai, quand le premier ministre décida d’opérer un remaniement rapide et drastique de son gouvernement. Il aboutit à un accord avec Avigdor Lieberman, leader du parti de droite « Israël Beïtenou » (« Israël notre demeure »), pour qu’il se joigne à la coalition en tant que ministre de la défense, et obligea Moshe Yaalon à démissionner de son poste. Il lui proposa toutefois de rester au gouvernement comme ministre des affaires étrangères.

 

Haaretz décrivit les changements ministériels et l’entrée de Lieberman au ministère de la défense comme « un couteau planté dans le dos du ministre en poste ». Les commentateurs virent dans cet acte « une nomination visant à contrecarrer Tsahal ». Lieberman prêta serment à la Knesset le 30 mai et fut défini par la gauche comme « ministre fasciste classique ». Le lendemain, l’ancien directeur du Mossad, Ephraïm Halévy, donna un entretien à la chaîne Al Djézirah et annonça qu’avait commencé le compte à rebours du pouvoir de Netanyahu. En quelques semaines, les institutions de défense éprouvèrent un sentiment d’ébranlement. D’anciens hauts fonctionnaires de la défense furent incapables d’accepter l’entrée d’un politicien comme Lieberman dans le saint des saints de la sécurité d’Israël, en déplaçant Yaalon, ancien chef d’état-major, général en chef, au passé militaire glorieux. Ces mêmes anciens hauts fonctionnaires considérèrent sa nomination comme mue par des motifs politiques, et donc illégitime.

 

Mais le besoin stratégique de Netanyahu était de résister aux pressions accrues et ininterrompues du président Obama au cours de la dernière année de son mandat. Le renforcement du gouvernement, qui reposait, jusqu’à l’entrée de Lieberman, sur une majorité de seulement 61 députés, était une nécessité politique et stratégique, et l’entrée de Lieberman, même s’il avait fallu lui remettre le ministère de la défense, était un moindre mal. Entretemps, plus d’un an après son entrée en fonction, il s’avère qu’il contrôle la situation et remplit au mieux son rôle, encore une fois contrairement aux prévisions des commentateurs et des hauts-fonctionnaires de la défense.

 

Le tribunal militaire

Le 4 janvier 2017 le tribunal militaire condamna le sergent pour homicide. L’argument principal était contenu dans la déclaration des juges selon laquelle « il n’a pas tiré parce qu’il se sentait en danger », mais parce qu’il « pensait que le terroriste devait mourir ». En fait, ce qui surprit tous ceux qui avaient suivi le déroulement du procès au cours de l’année écoulée fut le fait que le tribunal avait rejeté en bloc tous les arguments de la défense; on eut également le sentiment que les avocats d’Azaria n’avaient pas fait de leur mieux pour servir les intérêts du soldat. Quoi qu’il en soit, le rejet total, de la part des juges, des circonstances dans lesquelles le tir avait été effectué, en attribuant à un soldat combattant des intentions criminelles, était révoltant. Il semblait de plus en plus que le tribunal s’était aligné sur la tendance qu’avait fixée la haute autorité militaire dès après le tir. Le jugement n’apaisa pas les complications sociales qui avaient suivi l’affaire du tir de Hébron. Il apparut de plus en plus qu’il était basé sur des valeurs, bien plus que sur la loi et sur la situation militaire concrète dans des zones d’actes terroristes. Tout au long de l’année on eut le sentiment qu’Azaria n’était pas un cas individuel mais un simple soldat, dont l’origine orientale[1] et les idées de droite représentaient un certain échantillon social. On peut difficilement passer outre le sentiment qu’il avait été laminé par un système que contrôlait ce que l’on appelle en Israël « les anciennes élites ». Tout le monde s’accorde à penser qu’un soldat servant dans des zones de combat ne peut se déplacer avec un avocat qui le suive partout ou un sac à dos rempli de livres de droit, alors qu’il est impliqué dans des situations limites et sensibles. La jonction de l’organisation « Betselem », de la haute autorité militaire, de la presse de gauche et du système juridique avait créé le sentiment que le verdict avait fait d’Elor Azaria une victime.

 

Un paradigme

Ce sentiment de malaise fut justement exprimé par la professeur Ruth Gavison, une des juristes les plus estimées d’Israël. Un mois après la publication du verdict elle réagit avec force: « Le jugement  me semble constituer une étape dans un processus qui n’a pas abouti et n’est peut-être pas sur le point d’aboutir. Il pouvait être un moment d’apaisement. Cependant, il semble produire l’effet contraire, justement parce qu’il est aussi clair et sans appel. Le soldat, sa famille, et surtout ceux qui le soutiennent, ont essuyé un rejet massif, systématique et constant de tout ce qu’ils ont avancé et de tout ce qu’ils espéraient […]. Il semble que le jugement soit encore plus révoltant […]. En effet, cette affaire ébranle, et il est de l’intérêt de la société et de l’Etat de la clore rapidement pour s’y confronter  dans le calme. Mais à mon avis, il serait injuste qu’elle se termine par un soutien sans réserve aux instances en place – et par la focalisation du procès sur la condamnation du soldat Elor Azaria pour l’homicide vengeur et de sang-froid d’un terroriste ne présentant aucun danger. » Gavison insiste sur le fait qu’a été brisé l’équilibre entre « l’insistance sur la responsabilité personnelle des combattants et l’acceptation d’une responsabilité globale envers les conditions dans lesquelles ils agissent et la nature de la démarche juridique engagée quand ils commettent des erreurs. »

 

Les O.N.G. provocatrices

Il ne fait pas de doute qu’un système tout entier a entraîné Tsahal dans une surenchère juridique. Il s’agit d’organisations comme « Betselem », « Shovrim shtika » (« Brisons le silence ») tout autant que de l’université, de la presse et du système juridique lui-même. Le résultat est clair: Tsahal se confronte au terrorisme tandis que la crainte du combat juridique donne justement l’avantage aux organisations terroristes islamistes. L’affaire Elor Azaria est le produit de ces développements au sein de la société israélienne, en permanence sur le front du terrorisme islamique.

[1] « Sépharade », ndlr.


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