A propos de l'auteur
Pascale ZONSZAIN, rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

Israël est-il un Etat laïque ? A première vue, la réponse est négative. Défini comme juif et démocratique, il intègre une dimension spécifique, qui est au demeurant celle d’un Etat-nation plutôt qu’un Etat-religion. Et pourtant, cette question est au cœur du débat public depuis la création de l’Etat d’Israël.

Le mouvement sioniste, dans son courant socialiste porté par Ben-Gourion, s’était détourné de la tradition et de la religion, trop associées à son goût à tout ce qui pouvait symboliser la faiblesse, la vulnérabilité et l’enfermement des Juifs diasporiques. La Déclaration d’Indépendance, document fondateur plus déclaratif que légal – sa valeur de référence ne viendra que plus de quatre décennies plus tard – contourne soigneusement tout ce qui pourrait fixer le caractère de l’Etat dans un sens ou dans l’autre. C’est là encore David Ben-Gourion, qui dans les mois qui avaient précédé le vote du plan de partage de l’Onu de novembre 1947, avait anticipé le risque de voir les courants religieux orthodoxes du Yichouv, qui allaient être consultés par les Nations Unies – qui voulaient s’assurer du niveau de préparation institutionnel du futur Etat – ne lui mettent pas des bâtons dans les roues, voire tentent d’empêcher l’avènement de l’Etat.

C’est à cette époque que s’est organisé le « statu quo », compromis qui allait régir pour les années à venir les relations entre la religion et l’Etat. Ben-Gourion abandonnait aux orthodoxes le contrôle du rabbinat et de tous les aspects confessionnels du statut personnel des citoyens juifs : mariages, conversions, cacherout, etc. C’est aussi cet arrangement qui allait permettre l’exemption de service militaire pour un quota d’étudiants de yéchiva.

Ces décisions, justifiées par la nécessité et l’urgence, se sont toutefois ancrées dans le fonctionnement politique du pays, jusqu’à exacerber un antagonisme entre les laïcs, qui allaient se sentir de plus en plus menacés dans leur statut de modèle dominant, et les orthodoxes, galvanisés par leur démographie et leur présence quasi-ininterrompue dans les coalitions gouvernementales successives. Pour chaque camp, c’est la « coercition », qui allait devenir le maître-mot, le chiffon rouge qui résumerait le mieux leur perception de la menace, qu’elle soit « laïque » ou « religieuse », censée être portée par « l’autre ». A cette restriction près que si aujourd’hui, les laïcs représentent encore la majorité de la population israélienne, ils n’en forment pas pour autant un bloc homogène et que les voix qui s’expriment au nom des laïcs dans ce bras de fer avec les orthodoxes et les sionistes religieux, n’en représentent qu’une partie.

Parce que la définition même de laïc a évolué. Elle s’est affinée pour tenter de coller au plus près à une catégorisation, d’abord largement subjective. Car tout est là : la laïcité est d’abord une affaire individuelle. En Israël, elle a cessé d’être liée au modèle pionnier du kibboutz, où la collectivité est au centre et où les individus qui la composent doivent œuvrer à son essor. Aujourd’hui, la laïcité, pour celui qui s’en réclame, est plus le support, l’environnement indispensable au bon développement de l’individu, tant dans ses droits que dans son accomplissement personnel. Ce qui signifie aussi qu’il est libre de doser les ingrédients qui composent son environnement, et qui peuvent également présenter un caractère religieux, ou en tout cas traditionnel, pour autant que rien ne lui soit imposé par les institutions.

Une brève histoire des partis laïcs

Les rapports entre la religion et l’Etat ont occupé le débat public israélien depuis la création de l’Etat. Mais ce n’est que vers les années 90 que l’on a vu émerger des formations politiques spécifiquement laïques, dont la plupart n’ont eu qu’une durée de vie limitée. Ces partis ont pourtant trouvé leur place et leur public pour différentes raisons : la montée des partis religieux et en particulier orthodoxes, l’engagement moindre des grands partis sionistes dans la défense de la laïcité, la vague d’immigration des Juifs de l’ancien bloc soviétique, qui apportaient un mode de vie laïc et dont environ un tiers, s’ils pouvaient bénéficier de la Loi du Retour, n’étaient en revanche pas considérés comme juifs par le Rabbinat. En voici quelques exemples :

Shinuï : parti de centre-gauche libéral et antireligieux. Fondé dès les années 70 par Amnon Rubinstein, le parti a connu son apogée dans les années 90, quand il a fusionné avec le Meretz, puis quand il est passé sous la direction du journaliste Yossef Tomi Lapid, père de Yaïr Lapid, actuel dirigeant du parti Yesh Atid, membre de la liste Bleu Blanc. Progressivement divisé, il a vu son électorat passer vers le parti Kadima, fondé par Ariel Sharon. En 2009, il a disparu de la Knesset.

Tsomet : parti laïc de droite. Fondé en 1983 par l’ancien chef d’état-major de Tsahal Raphaël Eytan, le parti associe une vision sioniste nationaliste à la séparation de la religion et de l’Etat. Depuis 1999, il n’a plus franchi le seuil de représentativité au parlement. Aujourd’hui, il se présente aux élections comme défenseur du secteur agricole.

Israël Be’Alya : fondé en 1996 et dirigé par l’ancien refuznik Natan Sharansky, c’est d’abord un parti sectoriel, qui représente le nouvel électorat des olim de l’ex-URSS, déçus par leurs conditions d’intégration en Israël. Le parti défend leurs intérêts, notamment face aux autorités religieuses et au parti Shas qu’il accuse de les discriminer. Il est dissous en 2003.

Laïcs et élections

En 2019, Israël aura connu deux échéances électorales en l’espace de six mois pour renouveler son parlement. Si les enjeux sont plus ceux d’une élection présidentielle qui se joue entre le Premier ministre sortant Benyamin Netanyahou et la tête de la liste centriste Bleu Blanc Benny Gantz (voir dossier Menora mars 2019), les sujets de société qui animent la seconde campagne pour le scrutin du 17 septembre font une part aux préoccupations des laïcs israéliens. Les thématiques récurrentes du Shabbat, du mariage civil, des conversions ou de l’influence des ultra-orthodoxes mélangent les questions qui relèvent de l’espace public et celles des libertés individuelles. Mais il s’agit plus de courtiser leurs voix que de penser un véritable projet de société.

Le parti Israël Beitenou d’Avigdor Liberman, qui avait bloqué la formation d’une coalition de droite après le scrutin du 9 avril, a choisi d’élargir sa campagne au public laïc, au-delà de sa base traditionnelle russophone et de s’éloigner du public sioniste religieux, qu’il avait pu cibler par le passé. Une tactique  délibérément antireligieuse qui lui réussit dans les intentions de vote, mais qu’il devra encore traduire dans les urnes.

La liste centriste Bleu Blanc, conduite par Benny Gantz s’était formée pour les législatives d’avril dernier autour d’une alliance initiée par le parti centriste laïc Yesh Atid de Yaïr Lapid. Sa ligne politique est pourtant fluctuante, puisqu’elle cherche à drainer l’électorat à la fois du centre-gauche et du centre-droite, dont une partie est plus traditionnaliste. Après avoir envisagé une coalition qui pourrait inclure les formations orthodoxes, Bleu Blanc entame la dernière étape de la campagne en se tournant vers le public laïc et promet un “gouvernement libéral”, façon de dire qu’il exclura les partis ultrareligieux. Il s’agit de viser l’électorat du centre géographique d’Israël, qui comprend la plus importante présence de laïcs et de reprendre les voix qui pourraient rapporter au moins deux sièges au parti de Liberman.

L’Union Démocratique, menée par l’ancien  Premier ministre travailliste Ehud Barak, regroupe son Parti Démocratique d’Israël, fraichement créé, avec le parti Meretz et une transfuge du parti Travailliste. La liste reprend à son compte le cahier de doléances laïc, dont il laisse la conduite à son allié Nitsan Horowitz, patron du Meretz, qui monte en première ligne pour dénoncer la politique de renforcement religieux des institutions (“Hadata”) menée par les sionistes religieux. Une stratégie que n’avait pas suivie le parti d’extrême-gauche lors du scrutin d’avril, qui avait alors préféré éviter un discours trop laïciste.

Le Parti Travailliste, sous la direction d’Amir Peretz, tente de sortir l’ancien parti leader du fond de l’ornière. Si le discours laïc est toujours présent dans son programme électoral, sa tactique de campagne privilégie plutôt les questions sociales et l’électorat de la périphérie. Il n’a pas donné suite au projet d’alliance laïque de gauche avec Ehud Barak et le parti Meretz.

Le Likoud de Benyamin Netanyahou s’appuie depuis longtemps sur un électorat diversifié. Il ménage donc les sensibilités des différents courants et secteurs qui forment la mosaïque électorale conservatrice. Parti séculier, le Likoud forme régulièrement des coalitions avec les partis religieux et affirme s’aligner sur le statu quo laïc-religieux.

Outre la question du mariage homosexuel que le Meretz est seul à soutenir ouvertement, les principaux partis sionistes se disent favorables sur le principe à l’enseignement obligatoire des matières profanes dans tous les courants du système éducatif, à la conscription obligatoire pour les jeunes gens ultra-orthodoxes et même au mariage civil, à l’exception notable du Likoud.

L’action extra-parlementaire

Là où les partis politiques séculiers restent donc prudents dans le maniement des valeurs laïques, des organisations prennent le relais, pour défendre ou promouvoir les intérêts des laïcs dans différents segments de la société. Elles agissent principalement dans les domaines de l’éducation, des libertés individuelles, mais aussi de la lutte contre le courant ultra-orthodoxe. Elles se comptent en dizaines, d’importance et d’influence variables. Ci-après quelques exemples :

Haforum Hah’iloni : (le forum laïc) lutte contre le renforcement de la religion dans l’enseignement, l’armée et le pouvoir local. (Voir interview de Ram Fruman).

H’idoush : (renouveau) association qui milite pour la séparation de la religion et de l’Etat et contre le prosélytisme ultra-orthodoxe.

H’ofesh : (liberté) L’association diffuse auprès du public laïc la promotion de la liberté religieuse et de “l’égalité du fardeau”, c’est-à-dire d’un partage équitable des devoirs des citoyens sur l’impôt ou le service militaire, auquel elle considère que le public ultra-orthodoxe doit être également assujetti.

New Israel Fund : l’organisation finance et soutient divers organismes extra-parlementaires identifiés à la gauche et à l’extrême-gauche, y compris des organisations arabes israéliennes. Elle a dans son panel des institutions laïcistes qui militent contre la coercition religieuse.

Laïcs et culture juive

Parallèlement à une culture exclusivement profane, se développe depuis quelques années une culture à contenu traditionnaliste, qui trouve un public croissant parmi les laïcs israéliens.

Les maisons d’études laïques

Le phénomène a débuté à la fin des années 80 et continue à prendre de l’ampleur. L’étude des sources et des textes juifs dans un cadre présenté comme pluraliste, est avant tout destiné aux laïcs qui veulent étudier sans pour autant pratiquer, ni observer les règles religieuses. Deux établissements, Oranim – créé par le Mouvement des Kibboutzim – et Elul à Jérusalem ont été les pionniers d’un courant qui comprend aujourd’hui plusieurs dizaines de maisons d’études pluralistes à travers le pays.

L’enseignement se veut une vulgarisation des textes, présentés non pas pour leur contenu religieux, mais plus philosophique. Il reprend pourtant les méthodes d’enseignement suivies en yéchiva, comme l’étude en binôme ou par petits groupes, plutôt que par des exposés ex-cathedra.

Le laïc qui étudie dans ces établissements y recherche d’abord un enrichissement culturel, un épanouissement personnel, en rapport avec ses valeurs et son mode de vie.

Si les maisons d’études pluralistes se retrouvent aussi bien dans les quartiers aisés de Tel Aviv que dans les agglomérations de périphérie, le profil de ses étudiants reste majoritairement âgé (plus de 50 ans), ashkénaze à 80%, diplômé de l’enseignement supérieur à 68% et féminin à 69%. 61% des étudiants se définissent comme laïcs, 18% traditionnalistes, 16% religieux et 4% antireligieux, selon une étude réalisée à la fin des années 2000 pour la Fédération Juive de New York, qui finance une partie de ces établissements.

Parmi ces maisons d’étude, on peut citer :

Bina : centre d’enseignement et d’études de l’identité juive et de la culture israélienne.

Alma : La “Maison de la culture hébraïque” propose l’étude des sources hébraïques, de la culture et de l’identité “juive israélienne”.

Midreshet : chaine qui regroupe et fédère plus d’une vingtaine de maisons d’études pluralistes dans l’ensemble d’Israël.

Regain d’intérêt pour la culture juive

Tous les domaines de la culture israélienne connaissent un regain d’intérêt pour les thématiques juives. Dans son ouvrage “H’azara Bli Techouva”, Micah Goodman constate que toutes les grandes maisons d’édition israélienne consacrent désormais une section entière aux ouvrages à thème juif, ou encore un renouveau musical qui puise aux mélodies ou textes traditionnels, dont des artistes célèbres s’inspirent et qui attirent un public toujours plus nombreux. Le monde religieux est aussi une source d’inspiration pour les scénaristes de films ou de séries télévisées, qui remportent un vif succès auprès du grand public, comme “Shlissel” ou “Srougim”.

Conclusion

Le débat sur la nature de l’Etat n’a jamais cessé et continuera probablement encore durant de longues années. Le public laïc israélien s’accommode majoritairement du statu quo avec les religieux, tant qu’il n’y est pas porté atteinte de manière trop visible. Certains compromis avec les ultra-orthodoxes, notamment sur la question du Shabbat et les restrictions imposées à l’ouverture de certains commerces ont été perçus comme déséquilibrés. La présence au ministère de l’Education d’un représentant du parti sioniste religieux inquiète les laïcs qui redoutent un renforcement religieux de l’enseignement public laïc.

Parallèlement, les laïcs israéliens abordent de plus en plus la culture juive comme faisant partie de leur patrimoine, faisant glisser certains d’entre eux de la catégorie des laïcs à celle des traditionnalistes, même si les frontières entre les deux sont difficiles à fixer avec précision.


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