A propos de l'auteur
Doctorante au département de Pensée Juive de l'Université de Bar Ilan (domaine de recherche: le Midrach, la lecture biblique, La pensée d'André Neher et l'Ecole de Pensée juive de Paris). Enseignante en études juives (Talmud, philosophie, pensée juive). Spécialisée en pensée Juive moderne et Littérature Française.

Le titre de cet article est d’emblée problématique et pose en lui-même plusieurs questions : « L’alya de France » peut-elle se définir par un vocable commun, comme une unité, comme un groupe ou est-elle, elle-même constituée, déjà, en amont, de sous-groupes qui ne se mélangent pas et qui réagissent différemment. « La laïcité » correspond t-elle à la laïcité à la française telle que définie en France et que « l’alya de France » exporterait avec elle, d’une certaine manière, ou pose t-elle la question de la « laïcité » en Israël. Une « laïcité » qui n’en n’est pas une, sa traduction par « hiloni » étant erronée, et qui ne correspond absolument pas à la laïcité française. Je me propose donc ici de confronter ces différents groupes et concepts les uns aux autres en observant ce qui se joue au présent, sur le terrain, et ce qui se profile pour l’avenir. Je laisserai pour le moment de côté la partie historique, ce qu’il y avait jusqu’à présent, et comment ce sont constitués, par exemple, la laïcité française et la laïcité israélienne.

 

 

Témoignage personnel, vécu et confrontation

 

J’ai la chance de travailler et de côtoyer au quotidien différentes couches de l’alya de France et de pouvoir justement observer les différences de réactions à cette laïcité. Evoluant à la fois à Tel Aviv et à Netanya, à la fois avec un public jeune, dans les cours et entretiens de soutiens que je donne dans les écoles, des 13-16 ans, à la fois avec un public relativement âgé, dans les cours que je donne le dimanche matin à la synagogue, des plus de 60 ans, un public relativement mixte qui vient à mes conférences le mercredi soir, des 40-50 ans en général, côtoyant les étudiants français à l’université et les jeunes mamans au jardin, je vois se dessiner des mouvements généraux d’une même population face à l’alya.

 

J’ai travaillé avec Laly Derai pour Atid Israel dans les écoles et lycées de Netanya, aux côtés d’Eva Labi de l’Alliance également et j’étudie à l’université de Bar Ilan. Je donne aussi des cours de pensée juive à Netanya et à Tel Aviv, pour les retraités, pour les jeunes et les moins jeunes et je suis dans l’enseignement en Israël depuis plus de dix ans.

 

La population la plus fragilisée par l’alya est à mon sens les jeunes qui viennent avec leur famille et à qui l’alya est imposée comme une décision parentale. Celle-ci a généralement lieu à l’adolescence et débouche sur d’interminables conflits, des échecs scolaires et des fractures sociales énormes. De même les jeunes couples avec plusieurs enfants en bas âge, souvent idéalistes, se retrouvent acculés à une réalité économique dure qui les déstabilisent : le père peine à s’insérer dans une société israélienne qui n’est, très souvent, pas prête à l’accueillir et se replie sur les « boites à Français », c’est-à-dire les sociétés de Forex, de vente par téléphone, de panneaux solaires… Très souvent la jeune mère s’arrête de travailler pour s’occuper des jeunes enfants, le coût de la scolarité pour les petits et les gardes d’enfants étant très élevé, alors qu’en France, il était quasiment inexistant. De très nombreux couples éclatent sous le coup des épreuves, souvent financières, mais aussi des réalités de chacun et des frustrations accumulées qui se manifestent à la maison plutôt que d’être utilisées en forces vives au dehors.

 

La population, en majorité, qui se sent le mieux intégrée en Israël est celle des retraités qui font leur alya. Ils arrivent avec leur vie derrière eux et souvent de petites économies. La plupart touchent une retraite de France et des indemnisations pour l’occupation allemande pendant la guerre. Ils sont nombreux à Netanya, où s’est recréée une bulle française où la vie s’organise entre eux sous le soleil. Cela ne les empêchent pas de se sentir appartenir à la vie juive et israélienne en participant à des cours, des voyages, du volontariat, des excursions, des colloques… finalement la véritable alya dorée, je crois bien que c’est la leur… Comme les autres couches d’alya, ils font également cependant face à des soucis : revenus insuffisants, seuls en Israël alors que leurs enfants sont encore en France, difficultés à remplir et comprendre les papiers ou l’administration, mais, dans l’ensemble ils sont en paix avec leur choix d’alya qui s’insère dans un projet de vie ou de fin de vie aboutie. Ils ont choisi de venir vivre leur retraite en Israël et c’est la concrétisation d’un rêve et d’un effort de toute une vie. Ils comptent bien profiter de ce temps dans leur pays au mieux, rattraper le temps perdu, jouir de leurs efforts. Ils constituent une force non négligeable à l’alya de France car ils sont également un soutien puissant à leurs enfants et petits-enfants qui décident aussi de sauter le pas de l’alya. Souvent ce sont vers eux que l’on se tourne quand les gardes d’enfants sont trop onéreuses, c’est vers eux que les adolescents se tournent quand le dialogue a été rompu avec les parents à cause de l’ambiance tendue qui règne à la maison… Et, surtout, ce sont eux qui détiennent le sens. Cette population a soif de sens et d’explication, elle fréquente les cours, les cafés et les colloques et c’est elle qui demande plus de spiritualité, comblant parfois alors les lacunes de toute une vie…

 

Cette observation des différentes générations qui constituent l’alya de France est primordiale car elle constitue le tissu et le terroir d’une alya réussie. Chacune de ses couches, pour peu qu’elles communiquent entre elles, peut apporter à l’autre le soutien qui lui manque. L’entraide est véritablement la clef. Si l’alya de France réussie à se considérer comme un organisme à part entière à l’image de l’esprit « communautaire » si décrié en France mais qui peut se révéler être une véritable puissance créatrice ici.

 

 

Communautarisme et religiosité des olims de France

 

Voyons maintenant comment se définie cette population face à la religion d’abord, nous viendrons à la laïcité ensuite. Il y a plusieurs cas de figures qu’il faut suivre de France en Israël pour comprendre le parcours spirituel. Ceux qui se définissaient comme très religieux en France, orthodoxes, continuent dans ce chemin spirituel comme si rien n’avait changé, durcissant encore parfois leur vision de la religion, entretenant l’idée que la Galout, l’Exil, n’est pas fini et qu’il continue, et qu’il faut s’en méfier, en France comme en Israël. Très critiques envers la société israélienne et le gouvernement, parfois hostiles à l’enrôlement à l’armée, certains religieux « noirs » français se retrouvent parfois en adéquation avec la frange ultraorthodoxe israélienne, style Bne Brak, mais cela reste une minorité dans l’alya française.

 

Le modèle majoritaire, celui qui avance à une vitesse folle parmi les olims hadashims, est celui des Habads, et, ou, Breslev. Les français traditionalistes, séfarades pour la plupart, venus des grandes villes comme Lyon, Paris et Marseille, une fois en Israël, cherchent à retrouver ce noyau communautaire où on se réunissait pour discuter, chanter, manger, boire, rigoler, et, accessoirement, prier. Souvent effrayés par une religion froide et dure nord-africaine, ou vide de sens, ou, revenus à la religion depuis peu, Habad est le cadre qui gagne de plus en plus du terrain en Israël, comme prolongement du repli identitaire de la France. Comme c’est étonnant et parfois tellement aberrant de voir tous ces sefaradim priant à la façon du Habad au détriment des piyoutims qui n’ont pas su être transmis correctement !

Beaucoup de olim ont soif de spiritualité et surtout d’explication. La venue en Israël est souvent perçue comme une reconnexion à la source et l’organisation autour de soirées et de cours de Torah leur permet de se retrouver comme communauté tout en renforçant le sens de leurs traditions. A l’inverse, beaucoup de très jeunes se révoltent contre les traditions de leurs parents et profitent de cette liberté israélienne pour tout envoyer promener. Dans ce monde ouvert, la porte est enfoncée toute grande par les jeunes qui, très vite, vont profaner chabat, ne plus manger cacher, drogues, sexe, alcool… Pendant longtemps leur étendard était Israël, une fois ce rêve atteint, que reste t-il ? Si la tradition a été transmise sans sens ni explication, le vernis vole en éclat quand les enfants arrivent ici, car tout semble permis. Plus de « couvre-feu », plus de réalité noire, grise et déprimante, plus de métro et de pluie, plus de discipline.

Car le système israélien, dans les écoles par exemple, ne ressemble pas à la discipline française, où parents et professeurs sont les censeurs. Ici c’est une association qui est proposée à l’enfant, son libre-arbitre et sa volonté qui sont valorisés. Une manière de faire à laquelle ne sont pas habitués les petits français qui se laissent souvent aller à la paresse de la langue. « De toute façon je ne comprends rien et eux ne me comprennent pas, en plus ils ne veulent pas de moi, ils se moquent de nous ! »

 

Autre donnée que les jeunes vivent encore plus fort que les adultes, ce racisme ambiant où les Français n’ont pas bonne presse et où on se moque de leur accent, etc… il suffit de voir le nombre de bagarres au sein des établissements entre les différents « clans ». Le plus ironique est que ce racisme vient souvent de la part des Français eux-mêmes. Combien de fois ai-je entendu « je ne veux pas mettre mes enfants avec des Français, ils sont mal élevés, c’est une catastrophe, je ne veux pas de cette mauvaise influence ». Entre les anciens olims et les nouveaux olims, il y a très souvent ce regard méprisant de « mais qu’est ce qui nous arrive comme racaille de France ! ».

 

Là aussi les Habads, qui sont également présents dans les écoles, font des merveilles avec ces populations qui ont soif de sens et de spiritualité. La seule donnée manquante à l’équation, et pas des moindres, c’est Israël. Car tout se passe jusqu’à présent comme si cette communauté française ne cherchait qu’à se re-stabilisée, passant de France en Israël, en essayant de ne pas y perdre trop de plumes au passage… Mais qu’en est-il du lien au pays ? De l’intégration en Israël ? De l’insertion dans la société par la société israélienne ? De la spiritualité nouvelle inhérente au pays ? Du sionisme et de la laïcité ?

 

Le rapport à Israël

La majorité des olims de France est sioniste dans le sens de l’amour d’Israël. Je viens en Israël car je n’ai plus rien à faire en France qui m’a rejeté en tant que Juif, qui a failli à me protéger et me garder. J’offre un nouvel avenir à mes enfants dans mon pays, je viens en Israël. Israël est mon pays, j’aime Israël. Une foi forte et naïve qui porte ses olims et stupéfait parfois les Israéliens. Cette foi n’est pas forcément une foi religieuse, cet attachement à Israël a été entretenu en France par les communautés, les mouvements de jeunesse, la culture, les livres, les films, les vacances… Mais la réalité est parfois douloureuse et cette foi ne suffit pas toujours comme contenu pour rester en Israël. Car, ne nous leurrons pas, nous le savons tous, et l’Agence juive le sait aussi, qu’une alya réussie est une alya avec un sens, un projet, une motivation profonde, qui est prête à remporter toutes les batailles, à affronter toutes les épreuves. Quand cette foi vient avec un bagage culturel, social ou religieux, c’est souvent signe de réussite. Les olims les plus en difficultés sont ceux dont l’attachement n’est que proverbial : jusqu’à présent je tendais vers Israël, comme la porte de sortie, ce qui toujours est promis mais jamais acquis, « ce monde qui vient » toujours… Mais une fois que je l’ai atteint, mon concept d’Israël s’avère creux et tous mes espoirs s’évanouissent. Mon rêve ne tient pas face à la réalité et déçu, frustré, aigri, blasé, je baisse les bras à la première difficulté. Pourquoi on ne nous accueille pas à bras ouverts ? Pourquoi il n’y a pas plus d’aide financière ? Pourquoi on ne reconnais pas mes diplômes et mon savoir faire ? Pourquoi on me regarde de travers quand je parle au téléphone dans le bus ?  Il y a vingt ans, les affiches de l’agence juive proclamait « on ne vous a jamais promis un jardin de roses », aujourd’hui les roses foisonnent en Israël mais les épines qui vont avec aussi et le ole hadach doit être armé pour se frayer un chemin sur sa terre et s’y faire sa place.

 

 

Laïcité et tiers- judaïsme

Laïcité. En France cela reposait sur la loi qui donne tout à l’individu et rien au peuple. D’ailleurs j’ai été choquée en entendant les commentateurs de la télévision française, lors de la « marche blanche » pour Mireille Knoll z’l’, citer ce principe en vantant le vivre ensemble : tout au juif en tant qu’individu, rien en tant que peuple. Chez toi tu peux être juif, dehors, en public, tu es français comme tes concitoyens. Le pacte social de la laïcité. Qui éclate en morceaux quand on tue une vieille femme en la brûlant chez elle à Paris en 2018 parce qu’elle est juive… Ici en Israël, laïcité se traduit par hiloni mais hiloni ne se traduit pas par laïque. En Israël on est soit dati soit hiloni, soit religieux soit profane. Hiloni, qui vient du mot halon la fenêtre, et trouve ses racines dans le mot Hol, de profane, mais qui signifie aussi le sable.

 

Hol, profane, qui ne s’oppose pas à religieux, dati, mais à Kodech, saint et séparé. A ce qui est à la fois une ouverture et une fermeture, ce à quoi le juif de France n’est pas habitué. Ouverture dans l’espace : en Israël il est possible d’être juif à la fois dedans et dehors, sans contrainte, sans restriction, sans honte, sans pudeur. Fermeture des options : l’individu doit cependant se positionner face aux autres, il n’est plus dans une société où il faut cacher, dissimuler ou, tout simplement, tenir secrète son identité religieuse. Ici l’identité religieuse n’est plus dans la sphère de l’intime mais fait partie intégrante de la sphère publique. Le cloisonnement de la société israélienne est différent de celui de la société française et demande de faire un choix existentiel, un choix qui engage l’individu dans une collectivité: dati ou hiloni ?

 

Un choix que le ole hadach français peine à comprendre car il n’a pas le même sens ici et là bas. Religieux ou non ? Croyant ou non ? Pratiquant ou non ? Choisir un camp. Israël semble acculer à l’intégrité, à la franchise. En Israël l’individu pénètre et retrouve la dimension collective du peuple juif qui l’interpelle et le questionne sur son identité et son degré d’engagement personnel par rapport à la société. Comme le dit Neher dans l’introduction aux Colloques des Intellectuels Juifs de France : « dans tous les chantiers, il était à la tâche ; sur tous les champs de bataille, il menait la lutte ; dans les combats les plus louables et les plus périlleux, il constituait l’avant-garde, mais c’étaient les chantiers, les arènes, les risques où les responsabilités humaines les plus diverses se trouvaient engagées, sauf une : celle, précisément, du judaïsme. »[1]

 

En France, c’était possible de faire le kidouch du vendredi soir puis de regarder un match de football à la télévision, de prétendre manger cacher mais d’aller au Macdo commander un fish et des frites, de faire toutes les fêtes de la tradition juive mais aussi de sortir en boite tous les samedi soirs… Ici cette kippa que le ole hadach est fier de porter à nouveau, de sortir enfin à l’air libre, d’exhiber sur sa tête comme une fierté retrouvée car trop longtemps cachée au fond de sa poche dans les couloirs du métro parisien, ne signifie plus seulement l’appartenance au peuple juif comme elle le signifiait au yeux des non-Juifs en France, elle rappelle à l’origine. Elle revendique le lien avec le Créateur et le choix de vivre une vie de loi divine, sous le joug des  mitsvot. Ainsi, si la femme décide de se couvrir la tête, on se demandera comment elle peut  continuer à se mettre en maillot de bain sur la plage…Ffinalement Israël semble poser le problème de la cohérence interne.

 

Identité trait d’union

Et pourtant le juif de France peut voir les choses autrement et apporter un peu de cette laïcité à la française en Israël. Elle ne serait plus alors une manière de pratiquer au-dedans et de cacher au dehors, dans un mouvement de retrait et de honte, mais une protection de l’individu, un jardin secret, une pudeur et une liberté que le Juif français revendique : le droit d’évoluer dans plusieurs mondes, le droit de refuser les étiquettes, le droit de citer aussi bien Voltaire que Rabbi Yehouda Halevy, le droit de mettre sa kippa dans sa poche et de s’asseoir avec ses amis « laïcs » au café pour écouter un concert, le droit de se tenir dans les marges, à la périphérie, le droit de ne pas choisir, le droit d’osciller, le droit d’être aussi ce citoyen qui aime les films érotiques ET ce juif qui va au mikve tous les vendredi. Ce que les anthropologues américains appellent des « identités trais d’union » et qui commence aussi à toucher la société israélienne de plus en plus morcelée dans son identité.

 

Ouverture d’esprit, esprit critique, possibilité de penser plusieurs choses en même temps, une chose et son contraire, dialectique… la laïcité que le juif français transporte dans ses bagages peut être une force et une originalité qu’il amène avec lui. Ce tour de force qu’il a réussi à travers ces siècles d’exil à s’intégrer dans la société française tout en restant juif et le fait qu’il revient aujourd’hui sur la terre de ses ancêtres avec ses étincelles de sagesse, de savoir, d’expérience, de professionnalisation, de mûrissement… Tout le défi consiste à se faire une place sur la terre d’Israël. La terre appartient à chacun mais, comme dans une relation conjugale, la place dans la société israélienne est à conquérir, pied par pied, point par point, jusqu’à trouver l’équilibre d’un couple harmonieux. Le Juif français doit être fier de sa valeur et de son originalité, doit être conscient de ce qu’il apporte avec lui tout en ayant l’humilité de recevoir et de s’insérer également dans un environnement différent. De Hiloni, qu’il refuse comme péjoratif, comme en dehors, à Dati, qu’il refuse aussi comme trop contraignant, trop cloisonné, le Juif français peut devenir dans la société israélienne cette Halon, cette fenêtre entre les mondes, ce ciment qui manque à la société israélienne. Car, ne nous y trompons pas, la société israélienne est aussi touchée par ce phénomènes de montées et descentes spirituelles : on est « hozer bi techouva » comme on est « hozer le cheela », c’est-à-dire qu’il y a des laïcs qui décident de « revenir au retour », un mouvement vers la religion, et des religieux qui décident de « revenir à la question » de s’écarter d’un monde selon eux trop clos et intransigeant.

 

Le « tiers-judaïsme »

 

Qu’est ce que cela pourrait signifier en terme d’organisation de la société israélienne ? L’alya de France pourrait se positionner comme une alya de l’esprit, cet esprit à la française, cette intellectualité qui véhicule les grandes idées qui ont fait la France et la démocratie et qui s’est nourrie de culture, de critique, et surtout de combat social, d’égalité politique, de droits de l’homme. Cet idéal révolutionnaire français, cette faculté de penser et de raisonner qui trempe ses racines dans le Cogito et le mouvement du cheval qui refuse la bride de Pascal a son rôle à jouer dans l’économie de la renaissance de l’Etat d’Israël, comme l’ont joué les alyot de Russie et d’Allemagne qui ont, l’une et l’autre, contribué à l’avancée du pays : de la Russie est venue l’idéal du kibbouts, la construction égalitaire de la terre, d’Allemagne est venu l’esprit scientifique et l’ordre de l’organisation des hiérarchies du pays. De France doit venir la construction et l’adhésion sociale qui manque au gouvernement, doit venir ces intellectuels, ces penseurs, ces théoriciens d’une monde plus juste et plus éthique pour faire le lien entre religieux et profane, entre les rabbins et les politiciens, entre l’esprit et le corps du pays. Il pourrait se constituer comme un « tiers-judaïsme », pour reprendre l’expression de Neher.

 

Bien que Neher emploie cette expression pour qualifier le judaïsme français comme l’élément qui viendrait s’intercaler entre le judaïsme américain et la médina d’Israël, réfléchissant à l’avenir du judaïsme français.

 

« En réfléchissant à la vocation du judaïsme européen d’aujourd’hui et de demain, c’est au judaïsme français, qui depuis 1945, représente en Europe continentale de l’Ouest l’élément humain le plus nombreux, le mieux restauré. C’est en lui que se manifestent déjà les forces et que sommeillent encore les réserves, qui détermineront la personnalité d’un tiers- judaïsme appelé, entre la diaspora américaine et la médina d’Israël, à intervenir dans l’histoire de la seconde moitié de notre XXème siècle. On peut d’ores et déjà saisir des lignes constitutives d’un esprit du judaïsme français, caractérisé moins me semble t-il par des mentalités acquises que par des responsabilités dont l’assomption est considérée comme un devoir et un aiguillon. (…) je relève dans l’esprit actuel du judaïsme français, des données de clarté, de méthodes, de bon sens, d’intellectualisme et d’intelligence, qui ont été les parures de Rachi, de Montaigne, de Furtado, de Salvador, de Léon Brunschwig, comme elles étaient celles d’Abélard, de Descartes, de Mirabeau, de Tocqueville, de Maurice Blondel. La symbiose judéo-française n’est pas un mythe. (…) l’esprit juif de France adhère au paysage français, qui lui prête ses primes couleurs, ses parfums et ses perspectives. Mais là n’est point le terreau fécond et indestructible de sa vie (…) vouloir se dépasser librement : c’est la loi historique de l’esprit juif de France. (…) ayant, en effet, obtenu la liberté des mains de l’histoire, sans avoir à lutter pour la conquérir, les juifs de France ont eu à cœur de conserver à cette liberté la force rayonnante et militante que la Révolution française lui avait jamais insufflée. Ils ne se sont pas satisfaits de la posséder égoïstement pour eux-mêmes : ils ont voulu la donner aux autres, aux juifs du monde encore asservis. C’est ce qui a fait d’eux les pionniers de la liberté, de la justice, de la vérité, de tous les sublimes idéaux qui méritent que, pour eux, l’homme s’engage. Cela les a rendu sensibles, plus que d’autres, aux misères et aux injustices et les a fait se jeter dans les grandes affaires (Damas, Mortara, Dreyfus) qui, toutes, ont trouvé en France, leurs meilleurs soldats.»[2]

 

Le judaïsme français constituerait donc, d’après Neher, un tiers-judaïsme pétri d’un esprit spécifique juif français, mélange de rationalisme et de liberté, de militantisme, de responsabilité sociale et d’idéal universel : « pionniers de la liberté, les Juifs de France le sont sur toutes les routes de l’univers »[3].

 

Je propose de reprendre cette définition du Judaïsme français néhérienne et de la projeter en Israël. C’est ce qui arrive quand l’Alya de France, de masse, avec des chiffres ces dernières années qui dépassent toutes les années précédentes, le judaïsme français vient pulvériser les cadres établis de l’esprit israélien : la rencontre du judaïsme français, à la fois moderne, sioniste et traditionaliste, avec l’israélien, est un choc. Pas seulement de culture, pas seulement d’esprit, c’est aussi un choc identitaire et un choc physique. Le Juif français ne rentre pas dans les cases et les standards de la société israélienne. Un autre exemple typique : la catégorisation séfarades/ashkénazes. La société israélienne a accueilli des vagues d’immigrants ashkénazes, venus d’Europe de l’Est et des vagues d’immigrants séfarades, venus des pays orientaux ; elle reste indécise devant les immigrants français : séfarades ou ashkénazes ? Difficile de trancher. Modernes, cultivés, mélangés parfois même assimilés comme des Européens ou des Français, les juifs de France sont également traditionalistes, religieux, sionistes, comme des Marocains, des Tunisiens ou des Algérois… ou alors à la fois modernes et traditionnels, issus de mariages mixtes ashkénaze/ séfarades, en même temps religieux et cultivés, parfois en même temps rabbins et universitaires, comme bon nombre de Juifs originaires de Strasbourg, l’alya de France déroute et renverse les codes établis de la société israélienne et c’est là que réside sa force. C’est, dit Neher, « la force qui, depuis les profondeurs, se fraie un chemin vers la vie. Pour aboutir il lui faut parfois briser les sillons et s’épanouir dans l’exubérance »[4].

 

Ce tiers-judaïsme, de par sa spécificité et son originalité, pourrait s’insérer dans la société israélienne, non pas dans les marges mais dans les creux, dans les vides, dans les failles :

Il pourrait ainsi venir faire le lien entre les laïcs israéliens qui veulent évacuer le sionisme et/ou la religion de l’Etat juif pour en faire un Etat israélien laïque, comme les autres, et les religieux fanatiques qui veulent que la loi juive régente jusqu’aux problèmes politiques et sociaux du pays. Sans parler du modèle laïque français où depuis longtemps le politique et le religieux sont séparés complètement, le Juif de France pourrait essayer de venir s’insérer dans la fracture de la société israélienne où laïcs et religieux s’affrontent : ni dati ni hiloni mais bien Halon, fenêtre, passeurs des idées dans la droite ligne de ce qu’ont rêvé les penseurs de l’Ecole de pensée juive de Paris, que ce soit Neher, Manitou, Lévinas ou Amado-Lévy-Valensi qui ont justement déjà réfléchi à cette problématique. Où le particulier s’enrichit de l’Universel et où l’Universel reçoit du Particulier. L’Etat juif a cette particularité d’être un système où, finalement, de par la constitution, laïques et religieux participent à la fois au politique. Mais si le religieux s’érigeait en parti tout puissant, c’est le cléricalisme qui règnerait ce que les prophètes ont toujours dénoncé. De même que l’inverse, un Etat entièrement vide de valeur juive, serait un retour à l’idolâtrie, ou la tyrannie d’un roi érigé en pouvoir tout puissant, ou en démocratie toute puissante pour transposer à aujourd’hui. Ce qu’Israël n’est pas non plus, ni démocratie à l’européenne ni théocratie orientale mais Etat juif construit par des sionistes laïcs dont les racines et les principes majeurs trempent dans la Bible. Une originalité qu’il faut à tout prix préserver.

 

Le Juif français a appris dans son exil français à faire la gymnastique périlleuse entre le corps de la nation et l’esprit de l’individu. Il revient aujourd’hui sur sa terre comme un organe qui cherche à se rattacher au corps du peuple juif. Il tâtonne encore, cherchant sa place dans la société, essayant ça et là, comme une greffe qui cherche à s’épanouir. Gageons que nous verrons déjà les fruits de cet engagement sur les prochaines générations nées en Israël, nos enfants, et nos petits-enfants. Faisant écho à Martin Buber, philosophe du dialogue, nous pourrions imaginer le judaïsme français comme la passerelle entre l’Orient et l’Occident, la tierce personne qui permet les rapports entre les deux autres déjà présents, le morceau manquant dans le puzzle complexe de la réalité israélienne.

Déjà les morceaux de la souche bimillénaire se recollent et de nouveaux germes éclosent du rameau desséché…

 

[1] La Conscience Juive, Actes des Colloques des Intellectuels Juifs de France, 1963, PUF

[2] « Profils d’une communauté- esprit du judaïsme français », André Neher, (publié pour la première fois en 1958, dans la revue The world’s student), L’Existence Juive, 1962, Seuil, p 243

[3] « Profils d’une communauté- esprit du judaïsme français », André Neher, (publié pour la première fois en 1958, dans la revue The world’s student), L’Existence Juive, 1962, Seuil, p 244

[4] « Profils d’une communauté- esprit du judaïsme français », André Neher, (publié pour la première fois en 1958, dans la revue The world’s student), L’Existence Juive, 1962, Seuil, p 245

 


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