A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Ce qui fascine, avant tout, dans la question des « territoires », c’est le mur idéologique et terminologique qui les entoure, les désignent et, en même temps, les occulte dans la conscience collective. Car voici 450 000 citoyens israéliens qui s’y sont installés et y résident, tout en étant poussés hors de l’ensemble de la communauté nationale; voici des territoires inextricablement liés par la géographie aux territoires de l’Israël de 1967 tout en en étant séparés et dissociés dans la structure administrative. C’est jusqu’à la terminologie même qui est concernée, tout d’abord avec la distinction étonnante – qu’on ne saisit qu’en parlant l’hébreu – entre « mityashvim » (ceux qui « s’installent », soient les Israéliens d’avant 1967) et « mitnakhalim » (soient les Israéliens qui se sont installés en Judée Samarie, après 1967), ceux que la Gauche israélienne et après elle les Occidentaux, identifient à des « colons ».

 

La manipulation terminologique

Cela mérite une petite histoire, car le terme de « mityashvim » désigne depuis toujours les créateurs des kibboutzim les « pionniers » du sionisme. La « hityashvut » désigna l’action de peuplement de la Terre d’Israël et notamment à travers la création de kiboutz sous l’égide du mouvement travailliste. En somme les »mityashvim » seraient les représentants du sionisme authentique  et normatif, que trahiraient les « mithnakhalim », sionistes religieux (sans oublier qu’il y a eu aussi des laïques (des « mityashvim »?) qui se sont installés dans ces territoires juste après 1967). Les uns seraient des pionniers, les autres, des colons…

 

Le parallélisme des termes est frappant pour qui entend l’hébreu. « Lehityashev » signifie « s’asseoir », « s’installer », « s’établir ». Mais dans la  « hitnakhalut, il y a « nakhala ». C’est un terme typiquement biblique qui apparaît notamment dans le cadre du partage biblique originel de la Terre. Cette parcelle est définie comme « nakhala », à savoir « propriété » et « héritage ». On sait qu’il y a dans la Tora une doctrine du partage de la terre et de l’héritage qui vise à préserver la permanence de la propriété de la parcelle originelle propre à chaque famille dans chaque tribu, la « nakhala ». Avec les lois de la jachère et du jubilé, le propriétaire originel et ses descendants ne peuvent être effacés de leur titre de propriété originel. Même si le propriétaire a vendu entre temps sa parcelle, celle-ci doit lui revenir là lui ou sa famille l’année du Jubilé du calendrier collectif (au terme de 7 jachères, sept fois sept ans, et donc la cinquantième année). Ainsi, vendre une propriété dans ce système, c’est en vendre uniquement l’usufruit, jusqu’au prochain jubilé.

 

Cette incursion dans l’hébreu biblique montre bien l’intention qui gouverne la différence entre « nakhala » et « hityashvut ». L »‘installation », le « point de peuplement », à la façon du kibboutz, désigne un établissement dans une terre réputée indifférenciée, en tout cas neutre ou alors encore indéterminée (le mouvement de la « hityashvut » a ainsi précédé l’Etat) alors que  « hitnakhalut » désignerait  une installation dans une terre héritée du passé, inscrite dans le cycle des générations impliqué par le système de l’année jubilaire. Le « pionnier », le « kibboutznik », s’installe dans un lieu indifférencié qui aurait pu être l’Ouganda. Le « mitnakhel » s’installe dans la Terre de ses pères et de sa famille qui ne peut être que Eretz Israël.

De cette façon, le discours de Gauche  a établi une distinction entre les installations sionistes socialistes (au passé), c’est à dire les kibboutzim, et les installations « sionistes-religieuses » en Judée Samarie, les supposées  « colonies ». Les secondes, distinguées des premières, sont frappées d’infamie alors que les premières sont légitimes. Le pionnérisme est bon jusqu’à la frontière de 1967, et mauvais au-delà.

 

Ce discours idéologique accrédite ainsi, auprès de l’Occident, la qualification des installations dans ces territoires comme « coloniales », en tenant pour acquis qu’il justifiera en retour le territoire israélien d’avant la guerre des Six Jours. Sur la base de cette opération rhétorique, la Gauche a ainsi cru pouvoir « blanchir » l’Israël « démocratique » d’avant 1967, aux dépens de l’Israël « colonialiste » d’après 1967, comme si aux yeux des antisionistes de tout bord l’Israël d’avant était différent de l’Israël d’après… C’est une supposition très aléatoire. N’oublions pas que le mot de « colonie », devenu magique dans l’atmosphère du « post-colonialisme », désignait dans le temps les kibboutz, n’oublions pas qu’aux yeux des Arabes et des Palestiniens, tout l’Etat d’Israël est illégitime.

 

La manipulation géographique

La manipulation terminologique joue aussi sur les  régions en question. On dit d’alleurs couramment en hébreu « les territoires », « hashetakhim » pour désigner cette partie d’Eretz Israël, comme pour rappeler le « Drang nach Osten », « les territoires occupés » des Nazis, une qualification qui superpose ainsi l’établissement israélien et la conquête, le racisme, l' »apartheid ». Or ces « territoires » ont une histoire. Ils n’ont jamais appartenu à une instance palestinienne et furent toujours dans la dépendance politique et terminologique, soit de la Syrie à l’époque ottomane, soit de la Jordanie depuis la guerre de 1948. Sous le mandat britannique ils étaient au cœur de « la Palestine mandataire »  qui comprenait aussi la Transjordanie. C’est lorsque la Judée et la Samarie ont été envahies par l’Etat de « Transjordanie »[1], pour devenir, en 1948,  la « Jordanie », que les territoires de Judée-Samarie[2] sont devenus la « Cisjordanie » (ce qui veut dire l' »en-deçà du Jourdain »), supposé berceau d’un peuple palestinien. Durant les  années d’occupation jordanienne, il n’y eut cependant aucune contestation de « Palestiniens » – qui étaient tout simplement des « Arabes »- , ni de scandale international: l’occupation transjordanienne était, semble-t-il, « naturelle ». C’est seulement quand Israël a conquis ces territoires après l’agression jordanienne de 1967, que sa présence est devenue un « scandale » international.

 

La réalité

Or ces territoires ainsi séparés du reste d’Israël sont inextricablement liés, du point de vue géographique (et géopolitique!), au territoire israélien d’avant 1967, un territoire temporairement délimité car, après leur défaite, les Arabes n’ont pas fait la paix avec Israël  de sorte que les frontières d’Israël n’étaient que des lignes de cessez le feu. Il n’y a aucune « frontière » de 1967, si le mot de frontière a un sens en droit international. Par ailleurs, le partage qui est fait depuis Oslo sur le terrain entre « Autorité Palestinienne » et Etat d’Israël, sans compter la division en « zones », ne correspond à rien de réel sur le plan des lieux géographiques et n’a aucun avenir pratique. Il rappelle la diplomatie difficultueuse d’après la première guerre mondiale après les 14 Points Wilson…

 

Avant d’être un problème international, le problème posé est donc, pour Israël, national et concerne son rapport à lui-même. Il faut qu’Israël se décide enfin et fasse un choix, quitte à affronter le cynisme qui fait rage sur l’arène internationale. La vie de l’Etat, par ailleurs si vibrante, est restée suspendue à cette paralysie de la décision. Elle s’explique sans doute par la pression internationale qui refuse l’idée que l’Etat d’Israël puisse être l’Etat juif (contrairement aux principes du Mandat britannique) et qui cache une profonde délégitimation de l’Etat, car quelle différence sur le plan de la légitimité entre Haïfa et Hebron? Et les Arabes le savent bien et le disent, ce que la Gauche refuse d’entendre et de prendre au sérieux. Contester Hebron c’est contester Haïfa. Et que dire de Jérusalem! Y renoncer pour l’Etat juif, c’est signer son arrêt de mort à plus ou moins long terme, par bien des aspects. Les partisans du « deux peuples, deux Etats » croient-ils qu’ils obtiendront la paix en donnant les territoires à un Etat de Palestine qui n’a jamais existé? C’est leur erreur. Le conflit se reproduira sur d’autres bases. L’histoire est déjà écrite dans toutes les occurrences du discours arabe, islamique, palestinien. L’exemple du retrait unilatéral de Gaza est présent à l’esprit tandis qu’ici, de Ramallah, ce n’est pas Sdérot, la ville israélienne martyre, que l’on voit et bombarde, mais Tel Aviv et l’aéroport Ben-Gourion, cibles de n’importe quelle Katioucha! L’écho du discours et des menées internationales de l’Autorité Palestinienne qui n’existe que parce qu’Israël l’a créée (ne l’oublions pas: il n’y eut jamais d’entité palestinienne de quelque nature que ce soit dans l’histoire) atteste de ce futur prévisible, autrement plus suicidaire que la remise de la région de Gaza au Hamas.

Il faut regarder la vérité objective en face. Mais surtout il faut pouvoir se regarder en face et accepter ce que l’on est, ce que les autres voient avec pertinence que vous êtes et qu’ils ciblent alors que vous regardez ailleurs. Le problème des « territoires » c’est le problème du rapport de l’Etat à l’identité juive, de sa capacité à être souverain, en accord avec son héritage et sa personne, à  assumer sa légitimité. C’est sur cette base là qu’il peut être un acteur du jeu international à part entière dès le moment que ce sont les fondamentaux de son existence qui sont en jeu.

[1] Détaché sans légitimité ni légalité par la Grande Bretagne du Mandat sur la « Palestine »

[2] Un terme antique qui désigne parfaitement les territoires des deux Royaumes juifs de l’Antiquité, le royaume de Judée et le royaume d’Israël


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