A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

L’alyah des Juifs de France actuelle est confrontée à un enjeu identitaire, idéologique et social. Le choc identitaire a été le lot de toutes les vagues d’ayah. Celui ci est cependant d’un type nouveau, tout simplement parce que le cadre israélien dans lequel les olim sont appelés à s’insérer n’est plus celui d’il y a 50 ans. Il est même drastiquement différent. C’est ce qui explique pourquoi on ne peut aborder la question de l’alyah des Juifs de France sans questionner aussi le cadre israélien.

 

L’héritage français

Ce qui frappe tout d’abord sur le plan identitaire, c’est la morphologie des deux sociétés, la France et Israël. La France connaît encore – quoiqu’en recul – l’héritage de l’hyper-centralisme de son histoire politique. Certains le définissent comme définissant « la République », d’autres comme définissant « la laïcité ». La France est centraliste dans sa culture, sa psychologie, sa pensée. La venue en Israël sous ce jour-là représente un choc culturel pour celui qui vient de France. La société israélienne est marquée effectivement par son extrême fragmentation et un système qui s’apparente plutsaux piliers belges qu’à l’Etat centralisateur à la française. Le système belge repose sur un ensemble de courants idéologiques qui possèdent organisations sociales et politiques: parti politique, université, médias, hopitaux… Ces organisations sont les « piliers ». En israël on définirait ces « piliers » comme des « migzarim », des « secteurs » et le système de « sectorialisation », « migzour. Les deux grands migzarim sont les Haredim et les Arabes. Sous leur influence objective et sous leur poids démographique tout le reste de la société s’est sectorialisée :Orientaux, Bédouins, Druzes, sionistes religieux, LGBT, … La question est posée de savoir si les laïques constituent eux aussi un « secteur ». C’est ce que l’on appelle le « multiculturalisme » ou, en France, le « communautarisme »: Certains « secteurs » peuvent être vus comme des communautés proto-nationales.

 

Le paysage était différent du tout au tout il y a 50 ans où se faisait sentir le poids du « melting pot » de Ben Gourion, imposant une idéntité israélienne qui, hélàs, restait ethniquement et politiquement marquée, ce qui donna naissance au problème du « Second Israel ». Cet état de faits n’a pas contribué à installer en Israël ce qui va de pair avec le centralisme et la solidarité qu’il entraîne: un Etat-Providence.

 

L’héritage judéo-français

Les Juifs de France ont secrété ces 50 dernières années une identité singulière, imprégnée de centralisme – quoiqu’il soit en déclin de puis la fin des années 1980 et notamment l’entrée dans l’U.E. Ainsi n’y a-t-il eu jusqu’à très récemment qu’une seule communauté juive (à l’inverse du judaïsme américain) autour du Consistoire, alors suffisament large et ouvert pour ne pas être contesté par d’autres mouvances religieuses.

Israël et le sionisme ont été au cœur du sentiment collectif juif en France, c’est à dire qu’indépendamment de l’alyah ces motifs ont nourri une identité collective juive dans la France centraliste. C’est parce qu’ils ne pouvaient trouver de facteur d’identification dans la France centraliste que par ce détour par Israël ils purent après la Shoah s’identifier collectivement en France. Le sionisme des Juifs de France n’était ni naïf, ni infantile comme d’aucuns le croient: il a été le liant d’une identité.  Cette forme d’identification collective, assez exceptionnelle, a aidé à secréter une conscience collective du Klal Israel, qui n’a pas son pareil en Israël. C’est cette conscience qui motive l’alyah. Un ethos spécifique du judaïsme s’est développé, affichant une remarquable assurance et légitimité face à la France et Israël.
C’est lui qui est l’objet d’un choc avec l’alyah française actuelle.

 

C’est cette communauté et cette identité qui perdent leur place et leur légitimité en France dès les années 1990, du fait de l’arrivée d’une immigration musulmane nord-africaine qui rend impossible toute identité collective autre que la nation, sous peine de voir se constituer une société double nourrie d’une démographiqe qui se compte par millions.

 

Ce sentiment collectif avait un sens et une efficacité en France mais il ne l’a pas imédiatement dans l’Israël d’aujourd’hui. C’est le sionisme des juifs de France qui est l’objet d’un choc  dans la rencontre avec Israël. Il se retrouve confronté à une société développée et concurrentielle, où les fondements mêmes de l’Etat et de la nation sont objets de conflit, où une partie de l’intelligentsia est ouvertement antisioniste et soutient le boycott d’Israël, où « Israélien » peut devenir un antonyme de « juif », où « sépharade » devient oriental…

 

En un mot, ce n’est ni l’Israël des pionniers, ni celui de Ben Gourion, ni celui de ses héritiers défaillants. Une faille identitaire le fractionne, si bien qu’on peut dire qu’il n’y a pas aujourd’hui de modèle identitaire dominant dans la société israélienne, de sorte que l’idée d' »intégration », qui implique qu’il y ait un modèle auquel s’intégrer, a perdu son sens.
A quel Israël s’intégrer? Faut-il se constituer en « secteur » (celui des « Tsarfokaïm »?). C’est ce que souhaite ceux qui parlent de donner à cette population une représentation politique. Telles sont les questions de fond. Mais c’est une voie dans laquelle la spécificité de cet héritage se perdrait.

 

Un même enjeu se joue sur le plan social, car ce sont des classes moyennes venant d’un des pays les plus développés du monde qui font leur alya, une population qui entre dans l’épaisseur de la société israélienne non par le bas de l’échelle sociale mais par son milieu et avec des exigences et des attentes. C’est quelque chose de tout à fait nouveau. Trouveront-elles leur place auprès des classes moyennes israéliennes avec lesquelles elles se retrouvent en concurrence (dans le centre du pays) ? Sont-ellles vouées à une régression sociale et économique dans leur ascension? Ici aussi un profil identitaire est en jeu.

 

Par delà l’absence du modèle de klita

Toutes ces réflexions montrent qu’il faudrait redynamiser l’espérance juive et sioniste qui a motivé l’ayah des Juifs de France. Peut-être ce décalage ressenti entre l’attente et la réalité doit-il être vécu comme une invitation à l’action? L’attente vis à vis d’Israël montre que l’œuvre qu’est Israël est encore inachevée: elle désigne un chantier de construction d’une maison qui ‘est pas encore achevée. Ce n’est pas de Klita (intégration) passive qu’il s’agit mais en marche, une expérience où il s’agit de construire le lieu où l’on s’installe.


PARTAGER

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here