A propos de l'auteur
Doctorante en études hébraïques, diplômée d'un DEA de philosophie et d'un DEA de sociologie économique, Elya Weisbard est chef de projet pour l'association Dialogia en Israël.

En 2006, le Haut Comité de suivi des intérêts des Arabes en Israël[1] a produit un document, sa principale réalisation jusqu’à ce jour, présentant sa « Vision pour les Arabes Palestiniens d’Israël »[2].

Ce texte fut le fruit du travail d’un groupe d’intellectuels arabes[3], réunis pour l’occasion et dont l’ambition était de définir la vision et la stratégie à adopter pour les vingt ans à venir.

Ce texte, véritable profession de foi et modus operandi de la minorité arabe israélienne, nous apporte un éclairage quant à son auto-définition identitaire, ses revendications, et son rapport à l’Etat d’Israël dans lequel elle est installée.

Nous tenterons de proposer ici un résumé des principaux points du document.

Dès l’introduction du document, le ton est donné de manière claire :

  • Une définition identitaire claire en dehors de la nation israélienne :

« Les Arabes Palestiniens d’Israël, les peuples indigènes, résidents de l’Etat d’Israël, partie intégrante du peuple palestinien et de la nation arabe et musulmane ».

  • La guerre de 1948 : une Nakba (catastrophe) pour les Palestiniens

Faisant ainsi écho à la notion de Shoah chez les Juifs.

  • Israël s’est établi sur les terres de la Palestine historique :

« La guerre de 1948 a résulté en l’établissement de l’Etat d’Israël sur 78% de la Palestine historique. Ceux qui sont restés sur leurs terres (160 000 Palestiniens) au sein de l’Etat juif, se sont vus isolés du reste du peuple palestinien et du monde arabe et obligés de devenir des citoyens israéliens et par là-même une minorité (bien que vivant dans son foyer historique). »

  • L’Etat d’Israël pratique une discrimination envers la minorité arabe, et ce depuis 1948 :

Politique de discrimination structurelle, oppression nationale, loi martiale jusqu’en 1966, politique de confiscation des terres, allocation inégale du budget et des ressources, discrimination en matière de droit, menace de transfert. L’Etat a aussi « tué ses propres citoyens arabes, comme dans le massacre de Kfar Qassem[4], la journée de la terre en 1976 et l’intifada Al Aqsa dans les années 2000’ ».

  • La définition d’Israël comme un Etat juif est la source du problème :

« Le fait de définir Israël comme un Etat juif nous exclut et crée des tensions entre nous et la nature même de l’Etat ».

  • L’objectif est de prononcer la déclaration d’indépendance de l’Etat Palestinien :

« Nous militons pour […] garantir nos droits individuels, collectifs, civils, historiques et nationaux ».

 

A l’issue d’une telle introduction, le document se concentre sur des dimensions spécifiques, et tente de proposer un plan d’action pour atteindre des objectifs stratégiques définis (nous n’étudierons que quelques-uns des aspects) :

 

  1. La relation des Arabes Palestiniens d’Israël à l’Etat d’Israël.
  • Israël : un Etat colonialiste et non démocratique
    • Israël est le résultat d’une politique coloniale à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale et de la Shoah.
    • Israël ne peut être défini comme un Etat démocratique mais plutôt comme un Etat ethnocratique (à l’instar de la Turquie, du Sri Lanka, de l’Estonie, etc, qui se sont comportés de manière inégale envers leurs minorités) préférant une ethnie (majoritaire) au détriment d’une autre. Le modèle de l’Etat d’Israël est basé sur l’ethnicité et non la citoyenneté.
  • Un cahier de doléances précis pour « rétablir l’égalité des droits » :
    • Israël doit reconnaître sa responsabilité dans la Nakba palestinienne et ses conséquences désastreuses pour les Palestiniens et les Arabes Palestiniens d’Israël.
    • Israël doit considérer de payer aux Palestiniens des compensations au titre de la Nakba, des politiques discriminatoires menées envers les Arabes Palestiniens d’Israël et résultant du fait qu’il les voit comme des ennemis et non des citoyens du pays.
    • Israël doit reconnaître les Arabes Palestiniens d’Israël comme un groupe national indigène, qui a le droit de choisir ses représentants directement et de gérer ses affaires religieuses, éducatives et culturelles. Ce groupe devrait pouvoir avoir la chance de créer ses propres institutions nationales.
    • L’Etat doit reconnaître qu’Israël est le foyer du peuple juif et du peuple palestinien. Les relations entre Juifs et Arabes Palestiniens doivent y être basées sur des droits humains et civils égaux, tels que les définissent les conventions internationales. Les Arabes Palestiniens doivent pouvoir jouir d’une représentation politique et institutionnelle proportionnelle égale à celle des Juifs, d’un droit de veto et du mode de l’auto-administration concernant des questions exclusives.
    • Israël doit reconnaître aux Arabes Palestiniens d’Israël un statut spécial au sein des institutions de la communauté internationale, les reconnaître comme un groupe national culturel indigène jouissant de la pleine citoyenneté en Israël. Il doit aussi leur reconnaître le droit de bénéficier d’une protection internationale (définie selon les conventions internationales).
    • Israël doit éviter de mener des politiques en faveur de la majorité et annuler toute forme de supériorité ethnique.
    • Israël doit adopter des politiques correctives pour compenser le dommage infligé aux Arabes Palestiniens. Pour ce faire, il doit coopérer avec les représentants Arabes Palestiniens afin de trouver le moyen de restituer à la minorité arabe une partie de ses terres qu’Israël a confisquées. En outre, il doit dédier une part égale de ses ressources aux besoins directs des Arabes Palestiniens.
    • Israël doit reconnaître le droit des musulmans de gérer leurs affaires concernant le Waqf et les lieux saints islamiques. Israël ne devrait plus être en charge des lieux saints islamiques et chrétiens et donner aux Arabes Palestiniens d’Israël le droit de s’auto-administrer en la matière.
    • Israël doit reconnaître le droit des Arabes Palestiniens d’Israël à leur continuité sociale, religieuse, culturelle et nationale avec le reste du peuple palestinien et de la nation arabe et islamique.

 

  1. Le statut légal des Arabes Palestiniens d’Israël

Pour appréhender la question du statut légal, il est important de prendre en considération, au préalable, deux données fondamentales :

  • Les Arabes Palestiniens d’Israël sont le peuple indigène du pays
  • Ils sont une part intégrale, vitale et inséparable du peuple palestinien.

Or, pourtant dans la réalité, deux dimensions caractérisent le rapport d’Israël avec sa minorité arabe :

  • Une politique de discrimination et de défavorisation :

Des inégalités qui se ressentent à tous les niveaux, comme par exemple : dans le symbole de l’Etat (le drapeau national), le modèle de citoyenneté, les politiques d’immigration, les prises de décisions politiques, la propriété des terres, la langue du pays, l’administration des sites religieux…

La définition officielle de l’Etat d’Israël comme Etat juif a créé une barrière idéologique fortifiée empêchant les Arabes Palestiniens citoyens d’Israël de jouir d’une pleine égalité.

  • Une dépendance socio-économique des Arabes vis-à-vis de l’Etat, résultant de la politique de discrimination.

Afin de pallier à la situation et préserver les droits historiques, nationaux et civils de la minorité palestinienne, Israël doit :

  • Créer une commission indépendante pour l’égalité et les droits de l’homme, basée sur les conventions internationales.
  • Reconnaître les Arabes Palestiniens en tant qu’ils sont un collectif dans l’Etat, avec un caractère national, religieux, culturel et linguistique ; et reconnaître qu’ils sont le peuple indigène de la terre.
  • Reconnaître le droit des Arabes Palestiniens à jouir d’une égalité complète dans l’Etat, en tant que collectif national.
  • Garantir un système bilingue arabe et hébreu.
  • Garantir la représentativité et la participation effective des Arabes Palestiniens dans les prises de décisions au sein des institutions officielles et leur garantir un droit de veto en ce qui les concerne.
  • Garantir l’autonomie des Arabes Palestiniens en matière d’éducation, religion, culture, média et leur reconnaître le droit à l’auto-détermination.
  • Assurer une égale distribution des ressources en matière de budget, territoire et logement.
  • Garantir une représentativité appropriée en tant que collectif.
  • Garantir aux Arabes Palestiniens d’Israël le droit d’avoir des relations ouvertes et libres avec le reste du peuple palestinien et de la nation arabe.
  • Garantir le droit au retour des Palestiniens, le système du Waqf, le plein droit sur les villages arabes non reconnus et les terres confisquées.
  • Reconnaître officiellement l’injustice historique envers les Arabes Palestiniens dans le pays et en dehors, garantir la fin de l’injustice et en corriger les conséquences désastreuses.

 

  1. La terre et la politique de peuplement de la terre d’Israël

Entre autres, le document préconise d’empêcher la judaïsation de la terre.

Pour ce faire :

  • les Arabes Palestiniens d’Israël devraient être représentés à l’agence juive et au KKL (Fonds National Juif) afin de participer à la prise de décisions.
  • Israël doit devenir une véritable démocratie, et cela passe par le changement des objectifs de l’Etat et de son identité en tant qu’Etat Juif.

 

  1. Education

Israël pratique une discrimination envers le système éducatif arabe en Israël. En effet, le système éducatif israélien ne prend pas en compte les valeurs qui devraient être transmises aux étudiants Arabes Palestiniens pour cristalliser leur identité nationale et civile.

Le texte regrette ainsi l’absence d’universités arabes, de facultés arabes qui pourraient remplir ce rôle, et revendique le droit à l’auto-gestion et l’autodétermination en matière éducative.

 

  1. Culture

L’Etat d’Israël en réfère à sa minorité arabe comme à une minorité religieuse. Or, l’Etat doit s’y référer en tant que minorité nationale.

 

D’autres aspects sont évoqués dans le texte (le domaine économique, social, les institutions publiques…). Nous ne rentrerons pas dans leur détail dans le cadre de notre étude.

Le but de notre synthèse était en effet de mettre en lumière les éléments clés du plan proposé par le Haut Comité de Suivi, véritable profession de foi de la minorité arabe israélienne.

 

On y comprend de manière très claire que les Arabes Palestiniens :

  • n’accordent aucune légitimité à l’Etat d’Israël, qui est frappé d’un « péché originel » envers le peuple indigène que les Arabes Palestiniens constituent
  • récusent l’essence même de l’Etat d’Israël (son caractère national juif) et en demandent son annulation
  • appellent à la création d’un Etat binational en lieu et place de l’Etat juif et démocratique.

 

A l’aune de ces conclusions, on réalise donc que derrière l’accusation d’ethnocratie, ce n’est pas tant la démocratie qui est recherchée mais la mise en place d’une ethnocratie concurrente.

En effet, le véritable problème ne réside pas dans le fait qu’une « ethnie » soit « préférée », mais bien que cette « ethnie » ne soit pas celle des Arabes Palestiniens… Pour preuve, nulle mention ni revendication ne sont faites des autres minorités dans le texte (et pourtant Israël comprend bien d’autres minorités) au nom de la démocratie. Nulle mention non plus des autres pays de la grande nation arabe, du rapport qu’ils entretiennent avec leurs minorités et de la haute importance qu’ils portent aux principes démocratiques…

Le recours à la démocratie n’a en réalité de valeur que pour faire valoir le droit de la minorité intéressée.

Dans cette perspective, c’est tout le théâtre de la morale bien-pensante qui s’effondre comme un château de cartes….

 

Elya Weisbard

[1] Il est intéressant de noter qu’en anglais le comité se définit comme « The National Committee for the Heads of the Arab Local Authorities in Israel » qu’on pourrait traduire en français par « Le comité national des chefs des autorités arabes locales en Israël ».

[2] https://www.adalah.org/uploads/oldfiles/newsletter/eng/dec06/tasawor-mostaqbali.pdf texte intégral en version anglaise

[3] Le groupe rassembla une quarantaine d’intellectuels arabes issus dans leur majorité des universités, facultés et centres de recherche israéliens (entres autres l’Université Hébraïque de Jérusalem, l’Université de Haïfa, l’Université de Beer Sheva, l’Institut Van Leer).

[4]  Le 29 octobre 1956


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