A propos de l'auteur
Journaliste, rédacteur-en-chef de la Revue Hashiloach, essayiste. Auteur du "Pacte israélien" (en hébreu), Yoav Sorek réfléchit à une nouvelle vision juive israélienne qui réponde à ses défis culturels et politiques.

La réalité israélienne a déjà fait son chemin dans le secteur harédi. C’est à lui maintenant de trouver comment enrichir une société parfois trop exposée aux influences de l’occident, estime l’essayiste Yoav Sorek.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

 

Menora.info : Comment analysez-vous les relations entre le monde harédi et la société israélienne ? Qui influence l’autre ?

Yoav Sorek : Je dirais qu’au cours des deux ou trois dernières décennies, les deux groupes se sont influencés mutuellement. Je ne sais d’ailleurs pas s’ils ont jamais été totalement coupés l’un de l’autre, bien qu’on ait pu le penser. En tout cas, cela a évolué, pour plusieurs raisons. D’abord la société harédite elle-même a connu plusieurs ouvertures successives. En premier lieu, à l’égard de la société séfarade et plus seulement ashkénaze. Elle a donc fait entrer en son sein beaucoup de gens venant d’horizons culturels différents, pour certains même du monde laïc, après un retour à la religion. Des gens qui continuent à garder le contact avec leur famille et leur milieu d’origine. Il y a donc dans le monde harédi beaucoup de gens qui ne le sont pas, d’un point de vue culturel, d’un point de vue familial. Il y a en outre le phénomène du retour à la religion de certains ashkénazes, qui sont eux aussi une sorte de groupe intermédiaire, qui ne sera jamais totalement harédi et qui forme un maillon qui va relier les deux mondes. Il faut aussi considérer ce qui s’est passé au cours de ces dernières années dans les médias. Le monde laïc s’est ouvert au monde harédi à travers des films ou des séries télé sur cette communauté, comme la série « Shtissel » par exemple. On doit aussi prendre en compte un processus « d’israélisation » de la communauté harédite. De plus en plus d’ultra-orthodoxes font leur service national, sont dans la vie active, où ils rencontrent des milieux différents. L’accès à internet a également entamé la capacité d’enfermement du monde harédi.

Vous estimez donc que la société harédite est plus ouverte que par le passé ?

Sans aucun doute. De plus en plus, les harédim sont exposés à la société israélienne, à ses opinions, à son mode de vie. Je pense que cela se traduit aussi sur le plan politique. La société harédite est plus impliquée. Si l’on regarde par exemple dans le gouvernement sortant le mandat de Yaakov Litzman [élu de Yaadout HaTorah, NDLR] au ministère de la Santé, on constate qu’il n’a pas seulement agi pour son secteur. On voit de plus en plus de points de contact entre les deux sociétés. On peut encore citer l’exemple de l’organisation ultra-orthodoxe ZAKA, que les Israéliens ont appris à connaitre lors de la vague terroriste des années 2000, quand ses volontaires venaient aider sur les sites d’attentats. Le dirigeant de ZAKA, Yehuda Meshi Zaav a même allumé un des flambeaux à la cérémonie qui ouvre les célébrations de la fête de l’Indépendance. C’est un symbole très fort, quelque chose qui aurait été inconcevable il y a trente ans ! Je pense donc qu’il y a beaucoup d’influence, même si la société harédite reste encore refermée sur elle-même. On le voit même dans la langue. Le harédisme dans son aspect le plus extrémiste était opposé à l’usage de l’hébreu. Finalement, il a échoué. Il n’y a plus qu’une infime minorité qui refuse encore de parler l’hébreu, tandis que l’immense majorité en a fait sa langue de communication. De même qu’elle se fait de plus en plus sioniste dans son comportement, même si elle ne le dit pas ainsi. Les harédim sont de plus en plus nombreux à se réjouir le jour de la fête de l’Indépendance, quand Israël remporte une épreuve sportive et pour tout ce qui arrive au pays. Le sionisme l’a donc emporté sur le harédisme, en tout cas sur ce plan.

Cette victoire du sionisme sur le harédisme est-elle complète ?

Non bien sûr. Pour ce qui est de la société sioniste laïque comme alternative, elle trouve ses limites face à la force de la religiosité, de la communauté, du respect des commandements et de l’étude de la Torah. Et l’on reste donc avec ces deux blocs qui se reposent l’un sur l’autre.

On veut intégrer les harédim dans la société. Comment le faire sans détruire la société harédite ?

Il ne faut pas oublier qu’une des règles qui gouvernent la société harédite, c’est précisément de ne pas se fondre dans le reste de la société. La réponse est donc : impossible. Si on les intègre, ils ne sont plus harédim, par définition. On ne peut intégrer leur allégeance à la Torah et aux commandements. Ce qui est le plus important dans le processus d’intégration, du point de vue de qui ne vient pas de la société harédite, c’est de ne pas pousser trop fort. Car alors, on créera plus d’opposition. C’est ce qui s’est passé avec la conscription. Si l’on n’avait pas légiféré sur la question du service militaire, le nombre de jeunes gens ultra-orthodoxes à s’enrôler dans Tsahal aurait continué à augmenter. En faisant du service national une question de principe, on est arrivé au résultat inverse, en les braquant.

Qu’est-ce que le monde harédi peut apporter à la société israélienne, à son évolution ?

La société harédite ne s’est jamais vraiment posé la question de savoir comment elle pouvait contribuer à un projet auquel elle s’oppose et auquel elle ne veut pas prendre part. Et pourtant, je pense que tout acteur fortement attaché à la tradition, qu’il soit ou non harédi, apporte quelque chose de très important à la société israélienne, qui tend, dans ses composantes laïques, à adopter toutes les modes qui viennent de l’occident et qui peuvent parfois se révéler très dommageables du point de vue culturel, légal ou familial. Le seul fait qu’une grande partie du public israélien ne dise pas « amen » à chaque nouvelle idéologie de ce genre et qu’elle ait une conception du monde différente, avec un attachement fort aux générations précédentes et à l’histoire juive, est un facteur capital auquel il ne faut surtout pas renoncer. C’est très important. Mais évidemment, tant que la société harédite reste refermée sur elle-même, elle contribue moins. Et pour qu’elle ait une influence, il lui faut aussi adopter un langage plus moderne qui lui permettre de prendre part au débat. Nous n’y sommes pas encore.

Vous croyez cela possible ?

Oui, d’autant plus que cela s’est déjà produit par le passé. Le monde harédi a toujours eu des courants plus modernistes dans l’histoire de la diaspora. Cette capacité s’est perdue, mais rien ne l’empêche de revenir.


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