A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Le mois de mai est en Israël un mois de recueillement. Un parcours symbolique et cérémoniel est proposé à cette occasion aux Israéliens qui les fait passer du Jour de la Shoah au Jour du souvenir des soldats morts au combat pour accéder au Jour de l’Indépendance. C’est un parcours dans lequel se recueille toute une philosophie de l’histoire qui met en arrière-plan de la célébration de l’indépendance et de la souveraineté recouvrées, l’extermination de six millions de Juifs et le très lourd tribut payé par la jeunesse israélienne pour défendre l’existence de l’Etat face à un ennemi invétéré: 23741 jeunes sont ainsi tombés au combat depuis 1948, 3150 civils ont été assassinés de sang-froid par des terroristes palestiniens. Cela concerne une masse énorme d’individus. Leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs conjoints, leurs enfants,  leurs amis sont en effet toujours vivants, ils sont les contemporains des défunts, car ces derniers ont été ravis par la mort dans la fleur de l’âge, dans le cadre d’une même génération : 71 ans, l’âge de l’Etat! Et l’on se rend compte de la place que les disparus occupaient quand on contemple les foules considérables qui se pressent dans les cimetières ces jours-là. La mémoire des disparus est donc vive. Et il s’agit plus que d’une commémoration car la guerre pour l’indépendance n’est pas encore terminée. Il y a toujours un ennemi qui  poursuit le projet d’éradiquer l’Etat de la surface de la terre. Il y a de par le monde un courant, le BDS, qui ambitionne de mettre Israël en quarantaine et le dépeint sous un jour démoniaque pour justifier sa destruction souhaitée. C’est de surcroît un déni odieux de la raison permanente pour laquelle les soldats d’Israël sont morts.

 

L’arc du souvenir qui va de Yom Hashaoah au Yom Haatsmaout reste,  à mon sens, impensé au point qu’il produit trop de « pensée », c’est à dire un foisonnement d’idéologies. Un syndrome nous livre le fil rouge de la compréhension. Les courants (« progressistes ») qui, dans l’Union Européenne ou aux Etats Unis, récusent la légitimité de l’existence et la souveraineté de l’Etat d’Israël manifestent en effet en même temps, systématiquement, leur « compassion » pour la Shoah mais avec pour finalité, cette fois-ci, le déni de l’Indépendance. Ils ne reconnaissent pas l’Israélien dans le Juif de la Shoah, mais la victime (« humaine »). Ils exploitent en effet  une faiblesse du parcours cérémoniel israélien, qui se manifeste plus sur le plan pratique que sur le plan théorique. Sur ce dernier plan, le rapport entre la Shoah et l’Indépendance oppose avec justesse la tragédie d’un peuple, tragédie donc « politique », que la démocratie n’a pu reconnaître comme tel et lui  reconnaître l’autodétermination et l’autonomie. Sur le plan pratique, le problème c’est que la Shoah, dans son institutionnalisation mémorielle en Israël, est restée impensée. La dénomination « Yom Hashoah » (Journée de la Shoah) montre que c’est le phénomène brut qui est alors posé, de surcroit dans les termes d’une « catastrophe », c’est à dire un phénomène non conceptualisé qui, autrement, aurait dû être nommé « Yom hazikarone lashoah » (Journée du Souvenir de la Shoah)[1]. Le problème c’est donc que le Yom Hashoah s’est trouvé institué sur une base victimaire, généralisée (que l’on qualifie d' »universelle »). Sous ce jour la compassion ne peut porter la conception d’un Etat souverain, tout au plus d’un camp humanitaire pour personnes déplacées. Elle ne va plus à un peuple, mais à l’homme en général, c’est à dire à ce partage fautif de l’émancipation  qui a émancipé l’homme mais pas le Juif dans l’homme[2].

Ces considérations ne sont pas théoriques. Elles concernent la société israélienne elle-même. Nous en avons eu un exemple cette année avec la cérémonie alternative, interdite par le gouvernement, autorisée par la Cour suprême, organisée par des groupes pacifistes israéliens qui a célébré, le jour même du Jour du souvenir des soldats morts et des victimes du terrorisme,  la souffrance  partagée par les familles des victimes juives du terrorisme et les familles des terroristes elles-mêmes : 9000 Israéliens ainsi qu’une centaine de Palestiniens autorisés par la Cour suprême y ont pris part. L’actrice arabe israélienne Samira Saraya a ouvert la cérémonie sur le mode du « Nous sommes tous coupables ». Je cite : « Nous tous, Israéliens et Palestiniens, sommes victimes du conflit, de souffrance et de perte, mais nous sommes aussi ses perpétrateurs ». C’est un point de vue confusionniste et malsain, en plus d’être mensonger, qui aligne la victime sur l’agresseur parce qu’on pense en fait que la victime (du terrorisme) était et est fondamentalement coupable. C’est là un événement marginal en Israël, certes, mais il montre combien la victimitude opposée à la souveraineté comme fondement de la légitimité est une pente glissante du déni du peuple juif et de sa condition d’acteur de l’histoire. Il doit être évident que, pour le peuple juif, pour l’Etat juif, la Shoah est avant tout une tragédie politique qui se produit dans l’Occident démocratique et moderne et dont l’enseignement est pour le peuple juif avant tout politique. Ce qui ne dénie pas les autres dimensions.

 

Ces questions sont vivaces et pas purement intellectuelles y compris dans l’opinion publique qui n’est pas tentée par la haine de soi pour « justifier » l’existence juive. Lors de la soirée au Kotel en l’honneur des soldats morts au combat, le présentateur  a cité un texte de la poétesse Naomi Shemer mettant en perspective l’objet de la commémoration avec le « sacrifice d’Isaac ». C’est une comparaison odieuse. Rappelons que le supposé « sacrifice d’Isaac » n’eut jamais lieu. Il inscrit même la fin du sacrifice humain dans l’histoire.  Il se dit en hébreu « la ligature d’Isaac ». C’est un point capital pour l’âme juive, pour la santé morale des Juifs. Ce rapprochement malsain  impliquerait en effet que ces soldats seraient morts offerts en sacrifice, par qui? Hier au dieu Arafat, avant hier au dieu Hitler ? Comme si Israël consentait à une offrande sacrificielle demandée par une Divinité. Elle montre que la mémoire de la Shoah reste encore, dans le public israélien, et juif devrait-on dire, en porte-à-faux avec la souveraineté.  C’est l’Israël souverain qui fait mémoire de la Shoah. Ce n’est pas la Shoah qui fonde l’Israël souverain!

 

* A partir d’une chronique sur Radio J le 10 mai 2019

 

 

 

 

[1] Une idée défendue récemment avec juste raison par Rony Akriche. Pour mon analyse de cette question, cf. Les frontières d’Auschwitz. Les ravages du devoir de mémoire, Biblio-Essais Hachette, 2005 et L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Odile Jacob, 1999. Les deux livres ont été traduits en hébreu.,

 

[2] cf. Shmuel Trigano, La République et les Juifs, Paris 1982, Politique du peuple juif , Paris, 2013


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