A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

La crise politique qui frappe Israël et au centre de laquelle s’est retrouvé le “parti russe”, Israel Beitenou, de Liberman est une crise politique d’un genre nouveau qui risque fort de réserver, à l’heure où j’écris ces lignes, une issue en forme de troisième impasse électorale. Objectivement, aucun des deux grands blocs partisans n’arrive à avoir la majorité sans l’appui du Parti Israel Beitenou, si ce n’est dans le cas d’un gouvernement minoritaire qui serait soutenu à la Knesset par la Liste Arabe Unifiée.

 

Le Parti de Liberman constitue ainsi une minorité de blocage de l’ensemble du système politique israélien. Identifié sur l’échiquier politique, à droite, il se sur-identifie par son lien avec la population d’origine russe et par son laïcisme, son opposition à toute coalition avec les religieux qui entretiendrait les avantages classiques qu’ils en retirent.

 

C’est donc une situation dans laquelle un parti cherche à exclure du pouvoir une autre famille de partis. On pourrait dire que le laïcisme du parti Yesh Atid poursuit la même finalité de son côté. Ce sont toujours les partis religieux qui sont sur la sellette. Quant à la Liste Arabe Unifiée, elle s’exclut d’elle-même de la fréquentation des autres partis, du fait de ses choix clairement antisionistes, antinationaux et pro-palestiniens, sans manquer, d’ailleurs, de retourner la situation, avec l’adresse de la propagande palestinienne qu’on connaît, en taxant le système lui-même de racisme et d’exclusion de la minorité arabe, un sacré mensonge quand on est le troisième parti de la Knesset.

 

Ce paysage est tout à fait nouveau et on n’a pas assez réfléchi à cette configuration inédite. En effet, nous vivons le moment où le multiculturalisme débridé qui caractérise dorénavant la société israélienne, finit par peser sur le système politique qui n’était pas fait pour une telle réalité sociale.

 

A ses origines, en effet, il était en adéquation avec la doctrine de la mamlakhtiout (républicanisme, étatisme), c’est à dire d’une société au modèle identitaire unique, avec des partis qui défendaient des idéologies globales, de la société comme un tout. Or, aujourd’hui, les partis défendent des “secteurs” identitaires ou ethniques. Parti russe, partis arabes, partis ultra-orthodoxes, parti sépharade, parti laïque… D’une certaine façon, les partis qui restent les défenseurs d’une idéologie sont aussi des cadres de socialité: des sépharades pour le Likoud, des ashkénazes pour le Parti de Gantz.

 

Le chantage pratiqué par Israël Beitenou révèle cette dimension au grand jour. Cet état de fait explique pourquoi l’accord est quasiment impossible entre les uns et les autres. Le parti “russe” a des revendications sectorielles. Je pense surtout aux 300 000  israéliens qui ne sont pas reconnus comme juifs par le Grand Rabbinat et qui ont de multiples problèmes civiques pour mener leur vie normale (mariage, enterrement mais aussi service militaire, etc.). C’est un réel problème qui se pose au secteur russe, qui explique au fond son animosité envers les partis religieux qui retirent, eux, des avantages (sectoriels!) nombreux de leur participation à la vie politique.

 

A ce niveau de débat et de négociation, l’enjeu idéologique reste mineur et flou. Sans doute est-il primordial, car ce qui se joue, c’est le profil et l’identité de la société israélienne à venir, mais il n’est nulle part affronté comme tel. Les campagnes successives sont un néant idéologique à gauche comme à droite (si tant est que ces catégories aient un sens). Les grandes questions ne sont pas abordées. La refondation du système politique et social israélien est une des grandes tâches du 21ème siècle.

 

Le 2 décembre 2019.


SHARE