A propos de l'auteur
Amnon Rubinstein est ancien ministre de l'Education et ancien élu du parti Meretz. Lauréat du Prix d'Israël et Professeur de Droit à l'Institut Interdisciplinaire de Herzliya. Dernier ouvrage paru : "Sipouram chel Hayehoudim Hah'ilonim" Histoire des Juifs laïcs, 2019.

Le Professeur Amnon Rubinstein a consacré sa longue carrière publique au renforcement des libertés fondamentales dans le corpus législatif israélien, comme juriste, élu de la Knesset et ministre. Il est convaincu de la nécessité de séparer la religion de l’Etat et pense que les laïcs israéliens commencent à le comprendre.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

Menora.info : Comment définiriez-vous le laïc israélien ?

Amnon Rubinstein : En Israël le laïc est celui qui n’est pas orthodoxe. Ce n’est pas une personne qui applique tous les commandements religieux, même s’il peut en appliquer une partie. C’est le cas par exemple de la soirée du Séder de Pessah, que marquent la majorité des Israéliens laïcs, comme d’ailleurs la majorité des Juifs américains. Laïc, c’est d’abord une expression qui se définit par la négative. Mais laïc, a aussi une définition positive. C’est un individu qui assume la responsabilité de ses décisions. Pour citer Sameh Izhar, c’est un individu qui revendique une souveraineté sur lui-même. Il ne compte pas sur le Maitre du Monde pour qu’il décide pour lui. Il prend ses décisions par lui-même.

Est-ce qu’à votre avis, on peut considérer les laïcs israéliens comme un secteur de la société ?

Ils sont en train de devenir un secteur. C’est un processus en cours de réalisation, qui se manifeste principalement par une opposition au régime des rabbins.

C’est suffisant pour en faire un groupe disposant d’une force politique ?

Non. Ils n’ont pas de force politique. Ils sont une minorité politique. Mais pour les prochaines élections de septembre, ce sujet revient à l’ordre du jour à cause d’Avigdor Liberman. Il en a fait un de ses arguments de campagne, notamment à propos du service militaire obligatoire, dont il réclame qu’il soit élargi à l’ensemble des non-laïcs.

Dans votre dernier ouvrage “Histoire des Juifs laïcs “, vous choisissez de présenter des personnages juifs de diaspora, tels que Kafka, Einstein, Freud ou Simone Veil. Pourquoi n’avoir pas choisi des personnalités laïques israéliennes ?

C’est un livre juif, pas un livre israélien. J’y évoque aussi les Juifs des communautés de diaspora et j’essaie de comprendre ce qu’ont pensé les premiers laïcs quand ils ont dit : nous sommes des Juifs laïcs. J’ai pris des exemples de nombreux pays, mais principalement de la France. Et j’ai tenté d’expliquer pourquoi il n’y a pas eu de division dans le judaïsme, comme cela a pu se produire à d’autres époques. J’ai donné à cela deux raisons. D’abord le fait que la majorité des laïcs pratiquent certains commandements, pas tous mais une partie. Mais la principale explication, c’est qu’à l’époque de Herzl et d’Ahad Haam, du nationalisme juif, le peuple juif se considérait comme un peuple, même sans être religieux. J’ai donné des exemples sur la façon dont cela s’est passé, quand des organisations juives internationales telles que l’Alliance Israélite Universelle, puis le Bnai Brith et le Congrès Juif Mondial et enfin le sionisme, ont évoqué les Juifs comme un peuple et que les Juifs se sont déclarés comme peuple.

Pour revenir au présent, considérez-vous qu’il y ait un mouvement de renforcement religieux dans la société israélienne, tel que le dénoncent certains laïcs ?

Et comment ! Je le vois à l’œuvre dans le système éducatif, mais aussi dans l’armée. Mais c’est aussi ce qui a réveillé le public laïc qui a commencé à agir. Je ne sais pas ce qui sortira des urnes, mais le sujet est revenu à l’ordre du jour.

Et c’est une étape significative ?

Le problème est réel. Quand une personne ne peut se marier sans une cérémonie rabbinique, ce n’est pas une situation qui peut durer éternellement. Partout où les Lumières se sont heurtées à la Religion, les Lumières l’ont emporté. Cela adviendra aussi en Israël, même si je suis incapable de dire quand. Mais c’est devenu un enjeu politique.

Vous avez été ministre de  l’Education [sous l’étiquette Meretz dans les gouvernements Rabin et Peres de 1994 à 1996, NDLR]. Quelle est votre vision pour l’éducation en Israël dans un système où coexistent déjà différents courants, public laïc, public religieux et ultra-orthodoxe ?

Je suis contre l’existence de courants différents dans le système éducatif. Je suis pour des écoles publiques, dans la conception française, où l’on ne se réfèrerait pas à la religion, mais où l’on parlerait des différentes religions et des différents secteurs de la société. Mais c’est une vision à très long terme. La question des courants dans l’éducation est ancienne, cela existe depuis la création de l’Etat. Mais le pire, c’est que lorsque l’on nomme des ministres de l’Education religieux, l’enseignement public non religieux devient de plus en plus religieux et nationaliste.

Un espace public dont la religion serait totalement absente, vous parait une éventualité réaliste ?

Cela prendra du temps. Aujourd’hui en Israël, dans certains endroits comme Tel Aviv par exemple, on voit que les institutions religieuses ont moins de force, par comparaison avec Jérusalem. Mais pour voir un véritable changement s’opérer, il faut d’abord et avant tout un changement politique. Et je ne vois ni dans les partis ni dans leurs leaders actuels, qui serait capable de porter un tel changement.


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