A propos de l'auteur
Rédactrice en chef de Menora.info, journaliste. Couvre l’actualité d’Israël et du Proche-Orient pour les médias de langue française. Auteur de nombreux reportages et enquêtes sur les sociétés israélienne et palestinienne.

Certainement l’un des aspects les plus complexes de l’expression de l’identité de l’Etat d’Israël. Le calendrier dit « hébraïque » est employé officiellement en Israël parallèlement au calendrier civil. En adoptant le calendrier hébraïque comme mesure du temps d’Israël, les premiers sionistes ont voulu réenraciner le peuple juif dans sa terre.

 

Tout comme les fêtes religieuses, les fêtes ou cérémonies civiles sont datées sur le calendrier hébraïque, ce qui explique que leur date civile varie d’une année à l’autre. Avec la revitalisation de la langue hébraïque initiée par Eliezer Ben Yehuda, la dimension temporelle a également fait partie du processus de définition de l’identité nationale. D’abord civile, elle a progressivement réintégré une dimension religieuse traditionnelle.

 

Calendrier diasporique contre calendrier biblique

Les fêtes de la tradition retrouvaient leur sens géographique, comme Tou Bichevat, le 15e jour du mois de Chevat marquant le « nouvel an des arbres » correspond effectivement aux premières floraisons, ou celui de Shavouot, le 6e jour du mois de Sivan, correspond à la période des moissons. Une signification que ces célébrations avaient perdue avec l’exil.

Mais la rencontre entre les rites de la tradition religieuse et ceux de la nouvelle religion civile voulue par le courant sioniste socialiste du Yichouv, puis par le courant étatiste porté par David Ben Gourion a aussi donné lieu à des collisions parfois violentes. Ainsi la fête de Pessah a connu des fortunes diverses. Les kibboutzim iront jusqu’à éditer leurs propres récits de la sortie d’Egypte, sous forme de haggadot expurgées de toute référence au divin, lui préférant une symbolique politique d’exaltation du travail et de la libération nationale, voire de la célébration du retour du printemps. Rosh Hashana, la fête du Nouvel An juif, tout comme le Yom Kippour, considéré comme le jour le plus sacré de la tradition religieuse, sont tout d’abord ignorés au profit de Hanoukka, Tou Bichevat ou Lag Ba’Omer pour leur dimension historique ou porteuses de valeurs d’héroïsme ou de travail de la terre. La fête de Shavouot perd son aspect de fête de pèlerinage au Temple pour ne conserver que celui des prémices, plus compatibles avec la glorification de l’agriculture et de la nature. Devenue fête par excellence des kibboutzim, elle donnait lieu à des cérémonies laïques, à la célébration des moissons et même à des dons au Fonds National Juif.

Si l’on prend les trois courants qui ont concouru à l’établissement d’une religion civile israélienne – les sionistes socialistes et les sionistes révisionnistes avant l’indépendance et les étatistes après 1948 – on constate que les révisionnistes de Zeev Jabotinsky, qui voyait dans le peuple d’Israël un « nouveau Temple », sont les seuls à ne pas rejeter la dimension religieuse. Tous pourtant, ont rompu le lien diasporique, lui préférant une jonction directe avec les temps bibliques et préexiliques.

Ce n’est que progressivement que ces fêtes juives traditionnelles ont recouvré leur caractère religieux, jusqu’à devenir partie intégrante de l’identité collective israélienne. Un processus qui trouve son origine dans l’importante immigration des Juifs séfarades et orientaux, moins perméables aux idéologies politiques inspirées par l’Europe et dans la réaction des religieux traditionalistes à la sécularisation du calendrier juif. Aujourd’hui, les Israéliens juifs sont de plus en plus nombreux à marquer les fêtes religieuses, même ceux qui se définissent comme non pratiquants. Le calendrier liturgique et le calendrier civil ne sont plus perçus comme incompatibles ni conflictuels.

 

Les célébrations civiles

A l’exception de la fête du travail du 1er mai, rapidement abandonnée car extérieure, toutes les dates du calendrier civil fixées depuis l’indépendance se sont pérennisées. Leur élaboration a d’ailleurs été au cœur de la définition de l’identité collective israélienne, comme en témoigne l’évolution de leur célébration. Elles sont présentées ci-après, non selon leur ordre chronologique, mais selon leur entrée dans le calendrier.

Yom Haatsmaout : le Jour de l’Indépendance est l’acmé du calendrier civil. A la date anniversaire du 14 mai 1948, elle est marquée le 5e jour du mois de Iyar, sa correspondance sur le calendrier hébraïque. Le premier objectif des fondateurs de l’Etat était de reproduire la ferveur spontanée de 1948. Il s’agissait tout à la fois de célébrer la puissance du nouvel Etat par des parades militaires, mais aussi d’inscrire l’événement dans l’histoire juive pour en faire son accomplissement. Au cours des premières années, les célébrations étaient également marquées par des danses, des plantations d’arbres, des inaugurations de bâtiments publics, pour mettre en avant la sacralité de l’Etat et son caractère collectif. Peu à peu, cependant, la partie publique est devenue moins prégnante et moins formaliste pour faire place à des réjouissances plus familiales, comme les piqueniques et les barbecues dans les parcs, sur les plages ou dans les forêts, qui sont devenus le nouveau symbole de la fête de l’Indépendance.

Seule la cérémonie qui se déroule au Mt Herzl à Jérusalem la veille au soir, conserve encore un caractère formel et ritualisé avec la présentation des drapeaux de l’Etat et des différentes armes de Tsahal et l’allumage des douze flambeaux symbolisant les douze tribus d’Israël, par des personnalités sélectionnées chaque année en fonction du thème choisi et de leur engagement dans la vie publique. Assortie d’une partie musicale, la cérémonie retransmise en direct par la télévision marque le coup d’envoi des festivités.

Les défilés militaires dans les villes ont laissé la place à une parade aérienne qui survole l’ensemble du pays et à une parade navale civile sur le littoral méditerranéen. La plupart des municipalités organisent des spectacles, des concerts et des feux d’artifice. Les Israéliens ont pris l’habitude de pavoiser leurs balcons, mais surtout leurs voitures de drapeaux d’Israël pour ajouter à la célébration. Ces manifestations extérieures sont ce qui subsiste des rassemblements publics des premières années de l’indépendance.

Deux autres manifestations marquent encore l’anniversaire de l’Etat : le concours biblique et la remise du Prix d’Israël à douze lauréats du monde des sciences, des arts et de la Torah. Elles se déroulent en présence des dirigeants de l’Etat.

 

Yom Hazikaron : le jour du souvenir des soldats, combattants et civils tombés dans les guerres d’Israël a lieu le 4 Iyar, la veille de la fête de l’Indépendance. Instituée en 1951, cette journée se voulait initialement la commémoration des morts de la guerre d’Indépendance. Elle a été étendue en 1980 aux morts de toutes les guerres d’Israël avant et depuis 1948, et plus récemment – depuis les années 2000 –  aux victimes des attentats terroristes. Contrairement aux célébrations de la fête de l’Indépendance, les cérémonies du Yom Hazikaron restent rigoureusement ritualisées. Deux cérémonies nationales ont lieu la veille au soir devant le Kotel, le Mur Occidental de Jérusalem et le lendemain matin au cimetière militaire du Mt Herzl. Les 24 heures de commémoration sont ponctuées par deux sirènes qui retentissent dans tout le pays, la première à 20h et la seconde à 11h du matin, durant lesquelles, les citoyens doivent cesser toute activité et se recueillir en silence. Les drapeaux sont mis en berne, des cérémonies du souvenir ont lieu dans les lieux publics et les établissements scolaires, où l’on évoque la mémoire de victimes locales, proches ou parents, enseignants ou collègues de travail, tombés au combat ou dans un attentat. Sur le modèle de la cérémonie nationale, les participants allument une flamme du souvenir, prononcent le Kaddish et chantent l’hymne national. C’est aussi le jour où les familles endeuillées se rendent sur les tombes des victimes et où les carrés ou cimetières militaires ont été préalablement visités et fleuris par des appelés de Tsahal.

Cette journée de commémoration est celle qui a pris le plus rapidement une dimension religieuse qui se partage avec les dépôts de gerbes et de fleurs, jusque-là ignorés du judaïsme comme l’étaient les monuments aux morts. Emprunté au rituel religieux, le Yizkor, prière pour les morts avait tout d’abord un contenu strictement laïc, pour redevenir religieux, tout comme le chant « El Maleh Rahamim », adressé au Dieu de Miséricorde, désormais prononcé par un chantre militaire.

 

Yom Hashoah : son appellation complète est « Yom Hashoah Vehagevoura », signifiant « Jour de la Shoah et de la Bravoure ». C’est certainement la date la plus complexe de ce calendrier de la religion civile. Tout y rappelle les interrogations face au projet politique sioniste, à l’histoire de la diaspora, à la collision du séculier et du religieux. La contradiction de son titre tout d’abord. Comment faire cohabiter le souvenir de la tentative la plus meurtrière d’anéantissement du peuple juif et la notion d’héroïsme ? Les six millions de victimes et les tentatives dérisoires et désespérées de résistance ? Les dimensions gigantesques du massacre et la culpabilité du petit Yichouv d’Eretz Israël qui n’a pas pu sauver ses frères de diaspora ? Le rôle de la Shoah dans la conscience des nations et leur reconnaissance de l’Etat d’Israël ? La prise de conscience en Israël n’a d’ailleurs pas été immédiate. Dans l’Etat naissant où l’on voulait rompre avec l’image du Juif diasporique faible et victime, la Shoah fut d’abord inaudible. Il faudra presque une décennie pour que la Shoah entre dans la culture israélienne comme un de ses mythes fondateurs.

C’est le Grand Rabbinat d’Israël qui le premier, fixe une date de commémoration officielle pour les victimes de la Shoah : le 10 du mois de Téveth, qui correspond à la date traditionnelle de commémoration des morts dont on ne connait pas le jour de décès. Pour ne pas laisser le religieux l’emporter, le gouvernement israélien fixe en 1952 le jour de commémoration de la Shoah, dont le rituel ne sera établi que sept ans plus tard. Pour les étatistes et David Ben Gourion, la découverte de la Shoah ne pouvait trouver sa place dans le projet sioniste qu’en insistant sur les actes d’héroïsme juifs, même sans proportion avec le réel. Aucun hasard d’ailleurs dans la date choisie, le 27e jour du mois de Nissan, qui n’est pas celle de la libération des camps d’extermination des camps nazis, mais associée au soulèvement du ghetto de Varsovie. Il fallait un symbole qui unisse dans un même héroïsme les résistants juifs contre le nazisme et les combattants de l’indépendance d’Israël. Placé aussi sur le calendrier entre la fête de Pessah et sa symbolique de libération et la fête de l’Indépendance, le Jour de la Shoah pouvait s’inscrire dans un continuum historique de réalisation nationale.

C’est la capture du nazi Adolf Eichmann et son procès à Jérusalem en 1960 qui marquent un tournant dans la conscience collective israélienne, qui prend alors réellement la mesure de la Shoah et de son unicité et se rapproche de la diaspora, dont elle avait préféré s’éloigner jusque-là.

La ritualisation du Yom Hashoah a des lignes de similitude avec celles du Yom Hazikaron : sirène pour une minute de silence nationale, cérémonie officielle de commémoration – qui se tient au mémorial de Yad Vashem – en présence des dignitaires de l’Etat, discours, prière pour les morts, présence militaire et aussi fermeture des lieux de divertissement. Si les récits des actes de bravoure n’ont pas disparu, ils sont désormais complétés par des témoignages de rescapés, des rappels de la vie des Juifs de diaspora et des exactions perpétrées contre eux. Depuis 1988, un programme éducatif destiné aux jeunes, organise la Marche des Vivants, qui réunit des lycéens israéliens et juifs de diaspora, qui participent à une marche symbolique sur les trois kilomètres de voie ferrée qui relient les camps d’extermination d’Auschwitz et Birkenau. Les jeunes, accompagnés de survivants, reproduisent le parcours des déportés et portent symboliquement des drapeaux d’Israël. Ils sont des centaines de milliers à avoir participé à ces marches, auxquelles se sont aussi joints des dirigeants israéliens comme Itzhak Rabin, Ariel Sharon ou Benyamin Netanyahou.

 

Yom Yerushalayim : le Jour de Jérusalem est le plus récent du calendrier civil. Fixé au 28e jour du mois de Iyar, il commémore la conquête de la partie orientale de Jérusalem et la réunification de la ville pendant la guerre des Six Jours de juin 1967. La date choisie est celle de la prise par Tsahal de la vieille ville de Jérusalem, devenue inaccessible après l’occupation jordanienne de 1948. La victoire qui avait suivi une guerre éclair après des semaines d’angoisse d’annihilation du pays par les armées arabes avait suscité une ferveur comparable à celle de 1948. Des centaines de milliers d’Israéliens s’étaient précipités à Jérusalem pour retrouver ou découvrir la vieille ville et le Kotel. En 1968, le gouvernement israélien fixait la date de la Journée de Jérusalem, dont les célébrations étaient placées sous la tutelle de la municipalité. C’est seulement en 1998 que la Knesset vote une loi fondamentale officialisant définitivement la Journée de Jérusalem, qui n’est pas un jour chômé.

Au fil des années cependant, la célébration a perdu de son caractère séculier, sauf à Jérusalem, pour devenir plus religieuse. Elle est essentiellement marquée par des offices dans les synagogues et un défilé rassemblant des membres de mouvements de jeunesse religieux.

 

Des fêtes civiles qui deviennent religieuses

Il est intéressant de noter que le calendrier israélien n’a pas cessé son évolution ni sa métamorphose. Les journées de commémoration pour les victimes des guerres et celles de la Shoah ont été les premières à prendre un tournant plus religieux. Les rites de deuil font partie intégrante de la tradition juive, contrairement aux cérémonies militaires ou séculières, telles que les dépôts de gerbe ou les monuments aux morts, pris aux traditions occidentales. La réintroduction d’un caractère traditionnel juif s’est donc opéré de façon presque automatique.

Plus surprenante en revanche a été la récupération religieuse de la fête de l’Indépendance. C’est le mouvement sioniste religieux qui est à son origine. La liturgie synagogale israélienne comporte d’ailleurs des prières pour l’Etat et pour les soldats de Tsahal. Les offices dans les synagogues pour la veille de la fête de l’Indépendance sont de plus en plus répandus, de même que des soirées d’étude ou de réjouissance organisées parallèlement aux festivités laïques. Sans en contredire l’aspect politique, ces célébrations mettent aussi en avant le caractère messianique du retour à Sion et du rétablissement de la souveraineté nationale.

 

On constate donc que les deux courants, sioniste laïc et religieux, se nourrissent mutuellement de leurs symboles respectifs. En se liant plus à la religion traditionnelle, la religion civile voulait d’abord servir ses objectifs propres. Mais la réinterprétation peut fonctionner dans les deux sens. Ce mouvement, amorcé depuis les années 70, continue à se confirmer.

 

 

* Crédit illustration: https://fr.freepik.com/photos-gratuite/drapeau-israel_1179380.htm

 

 

 


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