A propos de l'auteur
Richard Darmon est expert en géopolitique et journaliste international. Editorialiste, analyste des réalités moyen-orientales et spécialiste du décryptage des manipulations médiatiques, Richard Darmon a participé à la rédaction de plusieurs grands journaux et médias francophones.Il a été le fondateur le rédacteur en chef, sept années durant, de l’édition française du “Jerusalem Post” en français. Il donne des conférences dans toute l'Europe sur les grands dossiers géopolitiques et les conflits du Moyen-orient, sur la scène socio-politique israélienne, ainsi que sur les grands défis du monde juif. Ce texte est extrait de la recherche effectuée par Richard Darmon intitulée « Les dilemmes éthiques de l’armée israélienne dans les conflits asymétriques en zones urbaines à Gaza ».

Contrairement à ce que les spécialistes médiatiques de l’« Israel bashing »  n’ont cessé de hurler jusqu’à aujourd’hui, les trois opérations militaires menées en 2008,  2012 puis en 2014 par Tsahal à Gaza étaient parfaitement justifiées parce que l’Etat d’Israël se trouvait chaque fois en situation de légitime défense face à un agresseur terroriste voulant frapper ses populations civiles. Ce furent aussi des « guerres justes » au plan des méthodes de combat israéliennes : alors que le Hamas se servait des civils palestiniens comme de « boucliers humains » pour défendre ses stocks de roquettes et ses arsenaux, l’armée israélienne a respecté les standards moraux de son Code éthique tout comme les dispositions du Droit international et du Droit de la guerre, en tentant – avant ses attaques toujours très ciblées – d’éloigner les civils palestiniens et de les séparer des miliciens se dissimulant parmi eux. Mais  l’héritage moral issu de la tradition biblique hébraïque et les leçons de l’histoire juive combattante façonnent aussi sur le terrain le comportement des responsables et des soldats de Tsahal (*) ?

 

Comme c’est le cas pour bien des Etats de la scène internationale, il ne fait aucun doute que l’ensemble des appréciations stratégiques, des plans et des choix moraux  arrêtés lors des différents engagements militaires menés par Tsahal sur ordre du pouvoir exécutif israélien sont aussi liés de près à un contexte historique et culturel d’autant plus prégnant, au sein de la nation  d’Israël, que l’histoire longue et mouvementée du peuple juif l’a mis sans cesse à rude et cruelle école pour tout ce qui a trait aux manifestations et conséquences de la violence et de la guerre.

 

La manière de mener la guerre: l’héritage éthique de la Bible du du Talmud

Au-delà des dispositions parfois lénifiantes de l’actuel Code éthique de Tsahal, nul doute que les « balises socio-culturelles » et les fondements spirituels du comportement militaire israélien d’aujourd’hui sont inspirés, sur le fond, par l’immense apport des sources bibliques et talmudiques qui ont façonné l’héritage éthique du peuple d’Israël et de sa mémoire collective, dès les premiers temps de son histoire en tant que nation vivant sur sa terre et disposant d’une armée engagée concrètement dans différents  conflits.

 

Ces préceptes sont énoncés dans les cinq Livres du Pentateuque (la Bible hébraïque ou Torah écrite) autour de plusieurs  ordonnances et commandements très précis édictés soit pour « encadrer » certains instincts naturels de la plupart des soldats qui peuvent se  transformer, dans la situation-limite que constitue toute guerre, en penchants destructeurs, les pulsions de domination  et de possession abusive  connaissant alors moins de retenue ; soit encore pour renforcer la motivation – et donc la cohésion et la sécurité interne individuelle comme collective – des troupes combattantes ; soit enfin pour protéger les populations civiles non-combattantes présentes sur les différents théâtres d’opérations militaires.

 

Ensuite, considérablement précisées, développées, affinées et commentées dans différents traités du Talmud (la Loi orale, à savoir par la Michna et la Guémara, puis par les commentateurs classiques – comme Maïmonide qui a écrit un traité entier sur les Lois de la guerre – Hil’hot Mela’him  – et modernes), ces prescriptions et références sont avant tout regroupées dans diverses parties de la Bible hébraïque :

 

* D’abord au chapitre IX du Livre de la Genèse, où en partant du  verset 6 (« Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé ;  car l’homme a été fait à l’image de Dieu »),  le Talmud (Traité Shvouot, page 35) en déduit le nombre-limite de victimes militaires auquel le pouvoir exécutif (à l’époque biblique : le roi) avait droit au sein de l’armée hébreue à l’occasion d’un type précis de conflits ouverts appelé  « guerre obligatoire de défense » (mil’hémet mitsva).

 

*Puis, dans le Livre des Nombres, le verset 3 définit l’âge précis de la conscription au sein de l’armée des Hébreux : « Depuis l’âge de vingt ans et au-delà, tous les fils d’Israël aptes au service [militaire], vous les classerez selon leurs légions (…) ». Un verset fondamental puisqu’à partir de là, le Talmud (Traité Sanhédrin, page 20) énonce une différenciation essentielle entre deux catégories de guerres : la  « guerre obligatoire et vitale de défense » (mil’hémet mitsva) – pour laquelle même les femmes sont censées être mobilisées et que l’instance judiciaire d’alors (le tribunal « constitutionnel » du grand Sanhédrin) autorisait chaque fois automatiquement ; et d’autre part,  la « guerre pour motifs territoriaux et/ou économiques (mil’hémet réchout) que le Grand Sanhédrin pouvait parfaitement empêcher en contestant la validité de ses motifs et pour laquelle les autorisations de mobilisation et de conscription étaient bien moins larges (autant de thèmes que Maïmonide développe en détail dans le traité précité des Lois de la guerre).

 

*C’est surtout dans le Deutéronome que les chapitres XX (versets 1 à 9) et XXI (versets 10 à 12, puis 19-20) énoncent les grands principes d’un véritable « droit hébraïque de la guerre » : dispenses de mobilisation de certaines personnes (voire même un « droit d’objection de conscience »)  pour les guerres de type  mil’hémet réchout (à  l’inverse, pour les guerres urgentes et « existentielles » de type  mil’hémet mitsva, le Talmud précise que, même en pleine cérémonie de mariage, le jeune époux et sa jeune épouse  sont tous deux sommés de partir immédiatement au combat  – voir Traité Sota, page 44 ) ;  processus et règles  des négociations préalables de paix avec l’ennemi avant tout engagement militaire ou siège des villes hostiles ; limites et obligations drastiques  imposée par la Torah à l’armée des Hébreux  lors des sièges et combats eu égard aux populations civiles ; droits spécifiques  de la « femme captive », etc.

 

Pour mieux comprendre de ce dont il s’agit, analysons plus en détails trois de ces dispositions.

L’ « appel de motivation » du Cohen

Avant toute campagne militaire de mil’hémet réchout, le prêtre  « préposé aux armées » doit s’adresser aux troupes rassemblées avant le combat pour lancer un étonnant « appel de motivation » destiné  à exempter du service militaire – en les faisant sortir des rangs des gens mobilisées pour la guerre- tous les soldats nouvellement fiancés ou mariés, tous ceux qui viennent de faire construire leur maison ou de planter leur vigne, ainsi que tous ceux qui éprouvent déjà une peur irrépressible avant même que ne commencent les combats, une consigne ensuite appliquée par les officiers : « Lorsque tu iras à la guerre contre tes ennemis, et que tu verras des chevaux et des chars, et un peuple plus nombreux que toi, tu ne les craindras point ; car l’Éternel, ton Dieu, qui t’a fait monter du pays d’Égypte, est avec toi. /  A l’approche du combat, le prêtre  s’avancera et parlera au peuple./Il leur dira : ‘Écoute, Israël ! Vous allez aujourd’hui livrer bataille à vos ennemis. Que votre cœur ne se trouble point ; soyez sans crainte, ne vous effrayez pas, ne vous épouvantez pas devant eux. / Car l’Éternel, votre Dieu, marche avec vous, pour combattre vos ennemis, pour vous sauver. / Les officiers parleront ensuite au peuple et diront   : ‘Qui est-ce qui a bâti une maison neuve, et ne s’y est point encore établi ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre ne s’y établisse. / Qui est-ce qui a planté une vigne, et n’en a point encore joui ?  Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre n’en jouisse. / Qui a fiancé une femme et ne l’a point encore prise ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre ne la prenne. / Les officiers continueront à parler au peuple, et diront: ‘Qui est-ce qui a peur et manque de courage ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, afin que ses frères ne se découragent pas comme lui. / Quand les officiers auront achevé de parler au peuple, ils placeront les chefs des troupes à la tête du peuple », (Deutéronome XX,  1-9).

 

-Des obligations protégeant les civils ennemis lors des sièges des villes

Voici les recommandations et interdictions énoncées par la Torah écrite sur l’approche dument négociée devant nécessairement  précéder tout siège des villes ennemies : « Quand tu t’approcheras d’une ville pour l’attaquer, tu lui offriras la paix. / Si elle accepte la paix et t’ouvre ses portes, tout le peuple qui s’y trouvera te sera tributaire et asservi. / Si elle n’accepte pas la paix avec toi et qu’elle veuille te faire la guerre, alors tu l’assiégeras », (Deutéronome XX, 10 à 12).

 

Et les versets de préciser plus loin, cette fois sur la manière même de mener et de gérer ce type de guerre : « Si tu fais un long siège pour t’emparer d’une ville avec laquelle tu es en guerre, tu ne détruiras point les arbres en y portant la hache, tu t’en nourriras et tu ne les abattras point ; car l’arbre des champs est-il un homme pour être assiégé par toi ? /Mais tu pourras détruire et abattre les arbres que tu sauras ne pas être des arbres servant à la nourriture, et en construire des retranchements contre la ville qui te fait la guerre, jusqu’à ce qu’elle succombe », (Deutéronome XX, 19-20).

Une interdiction qui n’est pas tant – comme on pourrait le croire de prime abord – « écologique » que, bien plus largement, protectrice des civils ennemis. Ainsi, les obligations que déduit le Talmud de ces versets puis celles énoncées par de nombreux anciens décisionnaires (tel Maïmonide dans son « Code des Lois » – Séfer ha-Mitsvot), tout comme par certains commentateurs plus modernes (comme le rabbin Shlomo Goren qui fut grand aumônier de Tsahal de 1973 à 1983,  ou bien encore le rabbin professeur Shimon Padrevouche, qui a publié en 1973 un ouvrage de référence intitulé Le droit afférent à la souveraineté – Michpat Hamelou’ha résumant avec des concepts modernes et de manière claire autant que concise les différentes règles du droit hébraïque de la guerre) prohibent-elles à l’armée juive de mener une « guerre totale » en appliquant la tactique de la « terre brûlée » :  l’armée des Hébreux en campagne doit ainsi se retenir de porter atteinte aux infrastructures-clés et vitales rendant possible la vie quotidienne des civils du camp ennemi (industries alimentaires, eau, infrastructures de base, etc.).

 

De plus, à  propos de la manière de mener un siège contre une ville,  l’ouvrage toraïque classique de référence décisionnelle qu’est le « Code des Lois » (Séfer ha-Mitsvot) de Maïmonide datant du XIIième  siècle de l’ère commune énonce : « Les sages érudits en Torah remarquent que, parmi leurs ancêtres, quand on assiégeait une ville [donc à l’époque biblique antique], on ne l’investissait pas de tous les côtés , mais on laissait un endroit ouvert, afin que ceux qui voudraient se retirer puissent sortir, et qu’ainsi le siège soit moins sanglant ». Une obligation que le rabbin Padrevouche élargit dans l’un des chapitres de son livre intitulé « La conduite de la guerre et les problèmes moraux » en disant que cette obligation de laisser « ouvert » un côté de tout siège militaire concerne de nos jours la nécessité, pour l’armée juive, de tout faire pour éloigner la population civile ennemie des lieux des combats. Ce que Tsahal a fait systématiquement en 2008, en 2012 et 2014 à Gaza en prévenant par des tracts largués du ciel, par des appels téléphoniques et par des messages « textos » – les habitants des quartiers palestiniens qui allaient être attaqués.

 

-La protection légale et morale de la « femme captive de belle apparence »

« Lorsque  tu partiras en guerre contre tes ennemis, que Yahvé ton Dieu les aura livrés en ton pouvoir et que tu les auras fait prisonniers, si tu vois parmi eux une femme bien faite, et que tu t’en éprennes, tu pourras la prendre pour femme et l’amener en ta maison (…), et elle (…) pleurera tout un mois son père et sa mère. Ensuite, tu pourras t’approcher d’elle, agir en mari, et elle sera ta femme. Et s’il arrive qu’elle cesse de te plaire, tu la laisseras partir à son gré, sans la vendre à prix d’argent : tu ne dois pas en tirer profit puisque tu as usé d’elle »,  (Deutéronome, XXI, 10-14).

 

Comme l’explique ensuite longuement le Talmud (Traité Kidouchin p. 37), ces versets viennent « légaliser » voire encadrer à l’aide de préceptes légaux (en énumérant donc leurs droits, mais aussi leurs obligations très structurées, tout comme les droits de la femme captive), les cas-limites – mais assez fréquents dans toutes les sortes de guerres – des soldats livrés à de fortes « pulsions de mort » au gré des combats où ils risquent sans cesse leur vie, et donc aussi, par contrecoup, à de violentes pulsions sexuelles qui pourraient entraîner de nombreux abus (comme on l’a vu de manière horrible dans les années 1990 lors de la guerre en Bosnie).

 

Fait intéressant : ce « cas d’exception » du mariage rendu possible entre un soldat hébreu et une femme captive « de  belle apparence » dont il est épris atteste de l’esprit non-rigide et non-schématique de la Torah écrite comme du Talmud qui édictent donc ici une « autorisation légale » à la limite de la moralité. Et ce, tout simplement parce que les Sages d’Israël  ont su tenir compte, de façon très réaliste,  de l’évidence incontournable voulant que lors des conflits armés, la morale civile et la morale de la guerre se télescopent souvent, et qu’un homme – au demeurant équilibré dans sa vie quotidienne – peut très vite céder à ses penchants de possession sexuelle en temps de guerre…  D’ailleurs, le traité talmudique Kidouchin déduit de là une autre prescription non-dogmatique fondamentale : l’autorisation voire l’obligation qu’ont les soldat-combattants de manger de la nourriture non-casher (et même du porc),  y compris le chabbat si c’est la seule dont ils disposent pour survivre.

 

Ce que disent les sages contemporains sur le « droit de la guerre »

De manière complémentaire, les rabbins Goren et Padrevouche – mais ils ne sont pas les seuls, tant cette littérature réglementaire (hil’hatique ) abonde depuis  cinq décennies en Israël – ont longuement abordé dans leurs livres les divers aspects légaux de la guerre et les nombreuses limites incombant à toute armée hébraïque.

 

En voici une brève énumération, pour ne citer ici que certaines « têtes de chapitres »  : processus et conditions de la mobilisation générale en temps de guerre ; réquisitions diverses et impôts spéciaux exigés et/ou permis par le pouvoir exécutif (comme ce fut le cas lors de la 1ère Guerre du Liban) ; indemnités à verser aux soldats ayant quitté leurs emplois pour défendre le pays ; prescriptions sur la déclaration de guerre ; la conduite des conflits et leurs problèmes moraux face aux combattants et civils ennemis ; la « moralité » en temps de guerre et ses implications dans la suppression de nombreuses obligations thoraïques, notamment pendant le chabbat (protection prioritaire des personnes et des biens, transports autorisés des armes personnelles, réquisitions permises des lieux publics, etc.) ; la protection des vaincus  (militaires et civils prisonniers auxquels il est interdit de porter atteinte aux plans moral et physique) ; interdiction pour le peuple d’Israël dans son ensemble de se comporter avec cruauté ou une attitude humiliante envers les vaincus ; règles concernant l’annexion de territoires (en rapport avec les lois sur les différents tracés bibliques des frontières de la terre d’Israël) ;  prescriptions sur les alliances et traités internationaux ; problèmes liés aux pays neutres et assistance aux populations attaquées (indemnités de guerre dues aux populations ennemies pour dommages non-justifiés) ; règles strictes du blocus ; limites imposées au réarmement de l’armée ennemi vaincue, etc. .

 

La problématique de la violence et de la guerre dans la longue histoire juive

Dès le début de son histoire en tant que peuple guidé par Moïse – qui fut le « leader libérateur » de l’exil esclavagiste égyptien – Israël dut affronter d’emblée en plein désert une première guerre ouverte contre la peuplade idéologiquement la plus hostile qui soit : Amalek (Exode, XVII, 8-16).

 

De même, à l’époque ultérieure de Josué, successeur de Moïse et chef spirituel ainsi que militaire de la conquête armée de la terre de Canaan (un terme utilisé par la Bible hébraïque pour désigner la terre d’Israël, car celle-ci était alors occupée par diverses peuplades cananéennes), le pays connut au moins sept années d’affrontements militaires liés à l’installation des Hébreux sur la « terre de la promesse ».

 

Puis, l’histoire de la présence d’Israël sur sa terre fut jalonnée par de nombreuses guerres et conflits  – de nature souvent différente, y compris internes comme lors des guerres civiles très sanglantes survenues à différents moments du fait des sicaires puis des zélotes  –  à l’époque des Juges comme à celle de ses rois successifs.

 

De surcroît, ce peuple a encore connu au moins trois exils majeurs sous de puissants empires totalitaires (Babylonie, Perse et Rome-Occident), hors de sa terre (sur laquelle il a en tout résidé près d’un millier d’années à l’ère biblique antique lorsque l’on additionne les diverses époques séparées de sa présence en Eretz Israël), et aussi deux destructions du symbole national et religieux que constituait le Temple de Jérusalem… Sans parler des massacres, croisades,  persécutions, pogromes, conversions forcées et expulsions violentes qui se sont succédés – essentiellement dans les pays de l’Occident européen – depuis le deuxième horban (la seconde destruction du Temple de Jérusalem par le général-empereur romain Titus) qui provoqua le troisième exil des Juifs hors de leur terre. Et ce, jusqu’au paroxysme de la destruction génocidaire de masse que fut la Shoha, perpétrée contre plus d’un tiers du peuple juif par le régime nazi et ses complices.

 

 

L’identité morale d’Israël et « l’unité des valeurs »

L’un des fondements de l’enseignement de Léon Ashkénazi, qui fut à la fois, professeur de philosophie et de Lettres en Algérie, éducateur et rabbin en France, puis enseignant et dirigeant spirituel  en Israël, touche de près à notre réflexion  : « Il existe une morale juive, (…) et c’est celle de ‘l’unité des valeurs’. Dans les autres civilisations, on choisit un idéal moral qu’on privilégie par rapport aux autres ; une valeur particulière est mise en avant : dans l’Occident chrétien, par exemple, c’est la charité, et on renvoie à l’idée de justice dans le futur, alors que, dans le monde socialiste, c’était la valeur de justice collective qui était érigée en absolu et on renvoyait à la vie privée l’idéal de charité personnelle. La conscience juive, à l’opposé, c’est ‘l’unité absolue des valeurs’ », (La Parole et l’écrit, Tome 2, p. 150).

Le rabbin Ashkénazi explique ainsi : « (…) La solution de la Torah est la suivante : chacun reconnait l’autre comme supérieur et personne n’est inférieur. C’est le principe de ‘réciprocité’ (…) qui vient restituer la justice [attribut du patriarche Isaac, fils d’Abraham-Ndlr] dans la valeur de charité. (…) Comment se fait-il que toutes les grandes traditions religieuses ont, à l’origine, un fondateur, alors que la tradition juive a trois fondateurs : Abraham, Isaac et Jacob ? (…) Il fallait d’abord que l’homme qui représente la vertu de ‘charité’ (Abraham), puis celui qui représente la vertu de ‘rigueur’ (Isaac), pour qu’arrive enfin l’homme qui représente la vertu de ‘vérité’ ou d’unité des valeurs (Jacob, ou Israël). (…) Abraham, Isaac et Jacob représentent trois approches de la conscience morale », (ibid. pp. 151-152).

 

Les implications contemporaines -de cette « échelle de la conscience morale » sont les suivantes : « Dans l’histoire des patriarches telle que la raconte la Bible, on peut trouver le paradigme de la relation triangulaire entre la chrétienté d’un côté, l’islam de l’autre, et Israël. On assiste en effet à deux grands heurts [entre deux groupes de frères] : le conflit Ismaël-Isaac, et le conflit Esaü-Jacob. Le conflit Ismaël-Isaac porte sur l’‘héritage terrestre’ d’Abraham, c’est-à-dire aujourd’hui la terre d’Israël ou Palestine (comme l’avait nommée les Romains). Alors que le conflit entre Esaü (les sociétés chrétiennes) et Jacob ne porte pas du tout sur la terre, mais sur le ciel, c’est-à-dire ce que j’appellerai l’identité d’Israël : qui est ‘vraiment’ Israël, Jacob ou Esaü ? Historiquement, le christianisme est apparu avant l’islam, et l’antijudaïsme de l’islam a en fait des racines très profondes dans les Evangiles, dans ce que l’islam a reçu et intégré de la tradition chrétienne. En d’autres termes, le conflit judéo-arabe est second par rapport au conflit entre la chrétienté et Israël. Ce sont les chrétiens qui détiennent la clé du conflit entre Israël et l’islam ». (…) On ne peut donc avoir une idée claire de ce qui se passe au Moyen-Orient qu’au niveau d’une vision métaphysique : le problème est celui du conflit  d’identité autour de l’identité d’Israël. Des trois lignées d’Abraham, laquelle est l’héritière de l‘identité et des prérogatives d’Israël ? Dans le temps où nous vivons, deux événements fondamentaux sont apparus. D’une part, la chrétienté découvre que c’est peut-être le peuple juif qui est Israël, et elle est sur la voie de régler son problème avec lui. Mais l’islam refuse encore la légitimité du retour de la diaspora juive en tant que nation hébraïque. (…) Pour notre conscience morale juive, s’il y a un jour une vraie paix au Moyen-Orient, ce ne pourra être qu’une paix fondée sur la réciprocité. C’est-à-dire que la nation arabe, l’ensemble de la nation arabe, et l’islam derrière elle, reconnaissent à Israël le droit  à exister sur sa terre. Sinon, il ne peut y avoir que des compromis du genre armistices (…) Il ne peut y avoir de vraie paix que globale, avec toute la nation arabe. Après, bien sûr, il y aura une négociation politique entre les responsables des Etats sur la délimitation des frontières. Mais il faut d’abord éliminer l’asymétrie dans la reconnaissance de l’autre, car aujourd’hui, il y a un tel déséquilibre que, tant que ce problème de réciprocité n’est pas résolu, il ne pourra y avoir qu’une illusion de paix, des compromis pragmatiques au jour le jour. Mas si, un jour, il y a une paix réelle, la paix des cœurs  entre musulmans et juifs, entre Arabes et Israéliens, le monde entier sera stupéfait de voir à quel point il y a proximité des civilisations, et, à ce moment-là, les couleurs des drapeaux ou les limites des cantons ne seront que des questions secondaires », (ibid. pp. 153-154).

« (…) J’ai été soldat juif dans l’armée française, raconte aussi Léon Ashkénazi (dans le tome II de La Parole et l’Ecrit (pp. 160-161) où est reproduite une interview menée par Ilan Greilsammer publiée en septembre 1993 dans le numéro 70 de la revue Autrement portant le titre Repenser Israël – Morale et politique dans l’Etat juif traitant de la moralité du soldat juif israélien si souvent décrié, par pur antisémitisme-antisionisme, dans de nombreux médias et cercles intellectuels européens, en décodant ensuite avec une clé singulière et subtile de compréhension le vécu juif militaire de l’Israël : « (…)  J’ai passé la guerre dans deux corps de métier, d’abord la Légion, où étaient mobilisés les Juifs algériens parce qu’ils étaient privés de la nationalité française, ensuite dans la Coloniale, où j’étais aumônier. Et j’ai pu voir à quel point l’état de guerre est naturel de certains hommes. Non seulement l’état de guerre est naturel pour certains, mais ils effectuent leurs actes de violence avec jouissance. Eh bien non, les Juifs ne sont pas comme cela. Je me suis parfois battu avec des officiers français pour empêcher des massacres de prisonniers allemands. Et ils n’arrivaient pas à comprendre comment moi, Juif, je réagissais ainsi, et c’estle fond même de la question ». 

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