A propos de l'auteur
Né à Tunis en 1948. Economiste de formation. Expert-Comptable et Commissaire aux comptes (à la retraite). Ancien associé d’un cabinet d’audit international. A vécu à New York et à Varsovie. Conseiller auprès des ministères des Finances dans plusieurs pays émergents. A publié de nombreux articles sur la vie juive en France, en Pologne, aux Etats-Unis, en Russie notamment pour « Information Juive » . A traduit et annoté les « Carnets de clandestinité » de Moshé Flinker, publié chez Calmann-Lévy (février 2017). Travaille sur la traduction de « Baalé Hatossfot » de Ephraim Urbach.

Sous le titre Out of Israel sans guillemets ni point d’interrogation le numéro 4 de l’Eclaireur, revue des Eclaireurs et Eclaireuses Israëlites de France (EEIF), décide d’appliquer sa « pensée juive en mouvement » au thème des relations entre Israel et la Diaspora. [1]

Une fois surmonté le premier petit- choc du  titre, j’ai entrepris une lecture en diagonale puis systématique de l’éditorial, de la présentation , des articles et des interviews. Parmi ces prises de positions, certaines sont d’une telle violence qu’elles ne méritent pas qu’on s’y attarde . Gérard Haddad , Noé Debré ou encore Camille de Toledo reprennent certaines des thèses les plus extrêmes  du BDS, utilisent le vocabulaire éculé de la propagande palestinienne (« Gaza prison à ciel ouvert « ) – et ce n’est pas  citer un auteur israëlien comme auteur des propos qui rende la chose plus acceptable-,au contraire-. Ces auteurs vont jusqu’à prôner un schisme entre Israel et Diaspora [2].

L’interview du Grand -Rabbin de France ,Haïm Korsia rend un son étrange et inquiétant aussi bien   par la manière de formuler les questions que par les réponses apportées es-qualités  . En effet celui-ci affirme clairement qu’il veut réinterpréter la Bible dans un sens moderne et c’est ce qu’il fait avec le passage du livre des Nombres (chapitre 32) dont il gomme la force de la réponse des tribus de Gad et Ruben qui affirment vouloir combattre résolument à la tête des enfants d’Israel ce qui devient sous sa plume un soutien subjectif et une non-indiférence à ce qui se passe en Israel.. Il n’hésite pas à proposer une banalisation de la terre d’Israel »qui peut se trouver en bien des endroits puisque « toute communauté active fait partie d’Israel ». Il cite un passage du Talmud en omettant de dire que cette position fait l’objet d’une mahloqet (débat) entre les Sages et qui suit de quelques lignes un autre passage du Talmud où la Terre d’Israel est clairement considérée et sans débat comme celle où il faut vivre de préférence.

Il n’en reste pas moins que ce numéro accueille des interventions tout à fait intéressantes qui vont dans le sens d’un nécessaire dialogue et d’une complémentarité entre Israel et la Diaspora ( Ryvon Krieger/Gabriel Abensour). Il y a incontestablement matière à réflexion sérieuse ( Ivan Segré) et stimulante à défaut d’être convaincante (Danny Trom) et des textes de prose poétique bouleversants (Salanskis/Ardeven) et enfin des propositions d’actions concrètes permettant de mettre en acte cette nécessaire complémentarité comme notamment la nécessité d’apprendre l’hébreu (Avraham Infeld).

  L’édito de Jérémie Haddad et la présentation non signée  m’ont aussi beaucoup  interpellé.

car ce sont des prises de position émanant des plus hauts responsables actuels du mouvement des EEIF- auquel j’ai été et suis encore associé en tant que père, grand-père et à titre personnel [3] . Ils sont les héritiers de Gamzon et de Manitou  et les transmetteurs à la prochaine génération des idéaux portés par eux.

On peut très bien accepter un héritage « sous bénéfice d’inventaire » mais il faut le dire expressément .  Et la distinction subtile entre sionisme et haloutsisme proposée par Jérémie Haddad n’est pas très convaincante.  Elle n’efface pas la pénible impression d’assister à une tentative de détournement d’héritage des fondateurs du mouvement.

Il est clair que la   relation   entre Israël et la Diaspora a de tout temps été problématisée et chaque génération a abordé le sujet à sa manière, en fonction des conditions matérielles et morales dans lesquelles elle se trouvait. Dans les décennies cinquante-soixante la question a pris une tournure politique et idéologique qui a marqué les esprits de manière durable. Les affirmations péremptoires et admonestations ne manquèrent pas que ce soit de la part de David Ben Gourion, qui était là dans son rôle de chef de gouvernement d’un pays en lutte pour sa survie et pour lequel l’apport démographique était un facteur essentiel de cette survie mais aussi de la part d’écrivains comme, entre autres,  A.B Yehoshoua qui avait une vision manichéenne  et jugeait négativement tout Juif ne faisant pas son alyah.

71 ans ont passé et la donne a considérablement évolué. La démographie a changé. Israel est en passe de devenir le pays où réside la majorité du peuple Juif. Il reste le pays protecteur des Juifs, le seul en fait, y compris et surtout à l’extérieur de ses frontières – sinon comment comprendre le raid d’Entebbe où les otages Juifs avaient été singularisés comme tels et le nombre d’otages de nationalité israélienne finalement assez faible ? Israel reste le pays-refuge pour ceux des Juifs qui souhaitent quitter  les pays où s’est installé un climat antisémite -et plus qu’un climat hélas- .

Comme signe patent et très significatif du changement des mentalités en Israel il faut signaler la récente initiative du Président de l’Etat d’Israel, Reuven Rivlin qui a convoqué un symposium de 36 leaders juifs d’Israel et du monde entier (et le chiffre 36 n’est pas un hasard) pour leur demander de réfléchir ensemble à la question ainsi posée : Israel et la Diaspora ont un passé commun mais auront-ils un avenir commun ? et si oui lequel ?

Ceux qui sont intéressés peuvent consulter le site internet créé à cette occasion : ourcommunity.org

Ce qui est troublant dans le texte de l’éditorial c’est qu’il semble dire tout ou presque tout et son contraire ou presque son contraire.

  1. Il est historiquement faux d’écrire que le judaïsme ne fait pas de prosélytisme. Il en a fait même si ce n’est pas un élément central de sa civilisation qui prône plutôt le Noachisme[4].
  2. Il est devenu obsolète de dire que « les dirigeants de l’Etat d’Israel …envisagent…souvent et essentiellement les Juifs de la Diaspora comme des immigrants potentiels » Même si Benjamin Netanyahou et le Président Rivlin sont dans leur rôle quand ils rappellent aux Juifs de France qu’Israel est prêt à les accueillir. Ils le font à cause de la situation actuelle des Juifs en France et on ne va pas faire le procès de Danny Trom qui a osé écrire un livre dont le titre est « La France sans les Juifs » (sans point d’interrogation).
  3. Malgré ces affirmations critiques Jérémie Haddad admet qu’il y a « une certaine validité » à la position consistant à dire que la « diaspora est déficitaire quant à la possibilité d’y cultiver pleinement son identité juive » et cette reconnaissance de la complexité est bonne mais alors pourquoi ajouter dans le même souffle que cette attititude est « binaire » et « peu subtile » ? Le débat devient théologique. Sans y entrer vraiment je peux simplement rappeler ici que le statut de Eretz Israel est en effet un statut à part ; lorsque les EI prient dans le siddour EI et demandent la pluie pour « la terre » c’est de la Terre d’Israel qu’il s’agit exclusivement car comment comprendre que nos frères Juifs de l’hémisphère Sud, en plein été, récitent la même prière que nous ici en Israel et vous là-bas en France ? De même lorsqu’ils prient le shabbat matin au camp EI nos enfants disent ,après la prière pour la République française, la prière pour l’Etat d’Israel « prémice du germe de notre délivrance ». Et même si le commentaire tempère un peu l’enthousiasme éventuel que peuvent provoquer de telles paroles en faisant référence aux divisions de la société israëlienne je suis tout à fait d’accord avec la conclusion en forme de vœu ardent: et  si Israël adoptait le minimum commun ?
  4. Même si l’immigration en Israel n’est pas une immigration comme une autre mais une « Alyah » il serait vain de nier la réalité qui nous « crève les yeux » et fait qu’une grande partie du Peuple Juif vit toujours en Gola et qu’il y a toujours eu des Juifs vivant en Diaspora depuis avant la destruction du Temple. Et c’est le lieu de rapporter les dernières lignes du livre « Moïse »[5] de André Neher : « Les premiers sionistes…….reprochent à ceux qui sont encore dans la Diaspora de trahir la mission en refusant la Terre. En réalité ceux-là aussi, qui refusent, ne sont point des traîtres , si leur refus ne tient ni à l’égoïsme ni à la facilité, mais à la conscience de leur situation exilique. L’Etat d’Israel et la Diaspora forment les deux branches de la dialectique du messianisme juif. Mais la branche de l’Exil s’incurvera un jour vers celle de la Terre et, se greffant en elle, s’y épanouira enfin, car c’est de la Terre que surgira la fleur messianique. Aussi bien, les uns et les autres marchent-ils sur des routes qui ne sont qu’en apparence divergentes « . 

Le texte -non signé- de présentation du numéro est beaucoup moins dans la nuance et la complexité. Là les « communautés juives sont devenues en quelque sorte une courroie de transmission de l’Etat d’Israel » et cela dans le cadre d’un contrat (sic) selon lequel « Israel s’engage à intégrer les Juifs de la Diaspora en son sein, en échange de leur soutien moral, politique et financier au développement de  l’Etat d’Israel et à l’accroissement de son prestige dans le monde » . Le stylo m’est tombé des mains. Je ne suis pas un grand connaisseur de la chose communautaire juive mais j’ai beaucoup d’amis qui le sont. Je n’ai jamais entendu parler de l’existence d’un tel « contrat ». Si c’est un contrat- sauf si il est secret (re-sic) alors ce serait bien d’en fournir quelques preuves tangibles aux lecteurs de l’Eclaireur.

Parler ensuite d’une forme de « reddition sprituelle et morale “ou écrire que l’Etat d’Israel tient officiellement la Diaspora pour une condition toujours en sursis” ne sont pas des choses innocentes . Ce sont des affirmations graves qui sont selon moi totalement erronées- sauf à ce que les auteurs du texte étayent ces propos de manière circonstanciée.

Qui a jamais dit que la Diaspora devait « se soumettre ou se démettre » ? ce sont des propos de politique politicienne issus de l’Hexagone et plaqués fort mal à propos sur les relations entre Israel et la Diaspora.

Je voudrais citer pour terminer des extraits du commentaire de Manitou sur la parasha Nitsavim[6] : Manitou cite le commentaire de Rachi sur Deutéronome, chap 30 verset 3 :

« …. Et il faut dire aussi que grand est le jour du rassemblement des exilés, et difficile ! Comme si Lui-même devait prendre par la main chaque homme (d’Israel) de l’endroit où il se trouve, selon ce qui est dit (Isaïe chap 27, verset 12) : « Et quant à vous, vous serez glanés un par un, fils d’Israel ».

Comme l’écrivait un Rabbi maître du Hassidisme : « la vraie Golah c’est de ne même pas sentir qu’on est dans la Golah ».

Guylain-David Sitbon

Tel Aviv

Tichri 5780


[1] Cette référence au titre du film tiré du livre de Karen Blixen est intéressante quand on connait le contenu et le sens du livre qui rend un tout autre son de cloche que celui suggéré par l’Eclaireur même si il faut l’entendre au second degré.

[2] Ayant critiqué le caractère  extrême et violent de certains articles,  je serai malvenu de regretter que le Comité de rédaction n’ait pas donné la parole à des tenants de la  thèse  adverse qui fustige la Diaspora et appelle à sa disparition pure et simple.  Mais -si déjà l’Eclaireur ouvre ses colonnes à l’une des parties il eût été plus honnête d’en faire de même pour l’autre partie.

[3] J’ai été éclaireur , à Tunis, d’une troupe scoute qui était adhérente à l‘Union Universelle de la jeunesse Juive (UUJJ dont le dirigeant Loup-Gris a été honoré par les EI qui ont donné son nom à un groupe local parisien). Cette troupe a été dissoute par les autorités tunisiennes parce que juive.

  1. [4] C’est bien le sens de l’Alliance Noachide créée il y a quelques années par le rabbin Oury Cherki de Jérusalem – qui connait un succès grandissant.

[5] Moïse et la vocation juive. Collection « Maîtres spirituels » Paris 1956.Il est intéressant de rappeler que  André et Renée Neher ont fait leur alyah après la guerre des six-jours comme de nombreux autres Maîtres du judaïsme français.  Manitou, Eliane Amado Levy-Valensi, Théo Dreyfus, Benno Gross etc …

[6] Ki Mitsion- Fondation Manitou- Jerusalem 1999



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