A propos de l'auteur
Chercheur et maître de conférences en pensée juive à l'Université Hébraïque de Jérusalem. Auteur de plusieurs ouvrages sur le judaïsme ultra-orthodoxe, dont le "Guide de la société harédite, croyances et courants", paru en 2017 (en hébreu).

Pour l’auteur du « Guide de la société harédite », les ultra-orthodoxes sont de mieux en mieux disposés à une ouverture. C’est à la société israélienne majoritaire de trouver un modus vivendi, qui les accepte sans les menacer.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

Menora.info : Dans votre ouvrage, comment avez-vous défini les critères de classement de la société harédite ?

Pr. Benjamin Brown : C’est essentiellement la classification établie par les ultra-orthodoxes eux-mêmes. Le monde harédi se considère comme composé de hassidim, lituaniens et séfarades. Ce sont aussi des critères d’ordre sociologique d’identification de leadership, d’usages, des sources d’autorité, même si cela évolue constamment.

Constatez-vous une évolution du monde harédi dans son rapport au sionisme et à l’Etat d’Israël ?

Oui, absolument ! Il y a d’ailleurs des changements en permanence. Aux tous débuts de l’Etat, le rapport était modéré et même solidaire dans une certaine mesure. D’ailleurs, si l’on remonte à la guerre d’Indépendance, on peut même parler d’enthousiasme. C’est l’époque où les portes du pays se sont ouvertes aux Juifs d’Europe qui attendaient depuis des années et n’avaient plus où aller. Les orthodoxes se sont donc joints au pays, ils ont même combattu pendant la guerre de 1948. Mais au fur et à mesure, cela a évolué, face au processus de laïcisation de l’Etat à l’égard des nouveaux immigrants, la scolarisation des enfants dans des établissements laïcs, la discrimination à l’égard des soldats religieux à l’armée, la question de la conscription des jeunes filles. Tout cela a conduit les harédim à être influencés par toutes les prédictions de mauvais augure de leurs dirigeants au cours des années 30 sur les dangers d’un futur Etat laïc. Mais les relations étaient encore correctes.  C’est à partir des années 70 que l’on a vu un changement plus substantiel, lorsque le Rav Shach était à la tête du courant harédi. La défiance est devenue plus vive à l’égard de l’Etat. Et aujourd’hui, nous voyons deux directions opposées qui se dessinent : d’un côté un monde harédi qui se fait de plus en plus ouvert. Les marges modernes et libérales se renforcent. Et comme toujours, l’action entrainant la réaction, se structure de l’autre côté une tendance plus conservatrice de la part des marges extrémistes, qui elles aussi se renforcent.

Laquelle de ces deux tendances est-elle à votre avis la plus forte ?

Sans aucun doute, celle qui tend vers l’ouverture de la société harédite.

Est-ce vrai pour le sionisme comme pour l’Etat d’Israël ?

Non. Le sionisme est une question historique. Aujourd’hui, l’Etat est devenu une réalité et le sionisme n’est plus qu’une idéologie. De ce point de vue, subsiste toujours une certaine réserve à l’égard du sionisme, même chez les harédim modérés. Il existe aussi chez eux une réserve à l’égard des symboles du sionisme. Le monde harédi est conservateur par essence, il doit donc maintenir une partie de son opposition historique. Mais cela reste beaucoup plus symbolique que concret. Les harédim comprennent qu’Israël est le fondement de leur existence, de la Torah. Ce qui développe aussi un sentiment de solidarité, d’ouverture de la société harédite à différents aspects de la société israélienne.

Quand vous parlez de symboles, à quoi faites-vous référence ?

Je pense par exemple aux réserves à l’égard de la célébration de la fête de l’Indépendance, du respect de l’hymne national, du drapeau, ou encore du mot « sionisme ». Vous ne trouverez pas un harédi pour dire ouvertement « je suis sioniste », même s’il est d’accord avec certaines de ses valeurs, comme le retour des Juifs en Israël. Les harédim refusent aussi d’associer tout contenu religieux à l’Etat d’Israël. Dans les synagogues, ils ne prient pas pour l’Etat, ne prononcent pas de bénédictions pour les soldats de Tsahal. Il est également hors de question d’évoquer l’Etat d’Israël en termes de réalisation messianique.

En ce qui concerne la démocratie, comme le régime dans lequel ils vivent, les harédim manifestent-ils plus de compréhension, plus d’ouverture ?

Oui, d’une manière générale. Les harédim ne ménagent cependant pas leurs critiques à l’égard de la démocratie. Je pense d’ailleurs que certaines de ces critiques sont pertinentes et qu’il faut y porter attention. La démocratie comporte des faiblesses qu’il faut prendre en considération, d’autant que la conception harédite de l’autorité n’est pas démocratique. Les Grands de la Torah [les représentants harédim, NDLR] ne sont pas élus par le peuple, les Admor [dirigeants des communautés hassidiques, NDLR] ne sont pas élus par le peuple. Les ultra-orthodoxes insistent toujours sur le fait que la vraie dignité émane d’elle-même et non de facteurs populistes et que la politique peut toujours être entachée de corruption. La politique démocratique en particulier, parce qu’elle émane du peuple, tend à être populiste. Il faut être attentif à leur conception. Dans le même temps, les harédim, en ce qui concerne l’activité politique proprement dite, sont partie prenante du jeu démocratique. On peut aller jusqu’à dire que s’ils avaient la possibilité de supprimer la démocratie israélienne, ils ne le feraient jamais. D’abord parce qu’ils sont conservateurs par essence et qu’ils se sont accoutumés à la démocratie. Mais aussi parce qu’ils n’ont pas d’alternative. Les harédim ont eux aussi, comme nous tous, l’expérience des régimes totalitaires, que ce soit au XXe siècle ou au siècle précédent. Et ils ont peur de ces régimes. Ils sont donc disposés à critiquer la démocratie, mais pas à la remplacer. Ils n’envisagent pas non plus leur régime intérieur comme une alternative à celui de l’Etat.

Quel est selon vous l’obstacle le plus important au rapprochement ou à l’intégration de la société harédite dans la société israélienne proprement dite ?

Je dirais plutôt que la vraie question est de savoir à quel point les deux camps veulent vraiment cette intégration. On parle de l’intégration comme quelque chose de très positif. Mais regardez par exemple ce qui se passe dans les quartiers non religieux où des harédim viennent s’installer. On parle tout de suite d’invasion, de mainmise. On manifeste contre l’ouverture d’une synagogue. Le public laïc n’est pas toujours bien disposé à l’intégration des harédim. Le véritable objectif est plutôt d’intégrer les harédim dans la vie économique, dans des cadres qui éviteront la fragmentation de la société. Mais on ne peut envisager une intégration forcée, qui va à l’encontre de leurs normes. Ils préfèrent une communauté fermée, eh bien qu’on les y laisse. C’est leur droit. Il faut donc tendre à une intégration partielle, qui réduise leur dépendance et leur pauvreté. Il faut bien comprendre que les harédim veulent maintenir une distinction sectorielle et aussi de genre, avec par exemple des institutions réservées aux femmes. Mais alors, on y voit aussitôt une atteinte à la liberté, à la mixité, par exemple dans les universités. Ces besoins doivent pourtant être pris en compte, même quand ils concernent le seul secteur harédi. Quand le mouvement Loubavitch veut organiser un événement réservé à sa communauté où il sépare les hommes des femmes,  la mairie de Tel Aviv l’interdit, parce que cela va contre ses principes. Il y a donc beaucoup de paroles en l’air quand il s’agit de l’intégration des harédim. Car en vérité, tout le monde n’en veut pas. On ne peut pas dire aux harédim qu’on les veut, mais qu’ils doivent d’abord cesser d’être harédim.

Vous estimez donc que ceux qui affirment vouloir l’intégration des harédim ne sont pas sincères ?

Même si personne ne le dit aussi ouvertement, c’est une forme d’hypocrisie et d’intolérance. Ce qu’il faut donc en réalité, c’est trouver un modus vivendi qui soit acceptable par les deux camps et qui réduise le niveau de défiance mutuelle et d’hostilité. C’est d’abord à la société majoritaire qu’il appartient de le faire. Il y a suffisamment de harédim qui sont prêts à s’ouvrir mais qui sont confrontés à des limitations à l’intérieur de leur propre société. Il faut donc aider à lever les barrages. Il faut encourager un enseignement harédi ouvert, qui est déjà en développement exponentiel. Il faut créer des institutions compatibles avec leurs normes. Au lieu de chercher à convaincre plus de harédim, il vaut mieux aider ceux qui sont déjà disposés à s’intégrer.

Dans cet esprit, pensez-vous que la question de la conscription des jeunes gens ultra-orthodoxes peut aussi trouver une solution ?

Je pense que oui, absolument. Je crois que toute cette affaire du service militaire est d’abord en grande partie une affaire politicienne. On ne peut pas imposer aux harédim de faire le service militaire. Mais l’Etat a suffisamment de moyens qui lui permettent de l’encourager. Il peut proposer des avantages, des mesures incitatives dont bénéficieraient ceux qui acceptent de servir dans les rangs de Tsahal et dont seraient privés ceux qui refusent. Ces mesures d’encouragement pourraient être individuelles ou institutionnelles. Et cela fonctionnerait infiniment mieux que des mesures de contrainte, qui au bout du compte ne génèrent que plus d’opposition.

 


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