A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Si l’on en croit Michel Foucault, le « discours est dans l’ordre des lois ». Son exercice est codifié et contrôlé par la société, à travers une série de procédures. Nommer quelque chose ou quelqu’un s’inscrit ainsi nécessairement dans un ordre rhétorique, social, politique qu’il faut respecter pour être communicable et entendu dans une société.

J’en ai eu une expérience personnelle avec la réception israélienne  d’un livre en deux tomes, intitulé Le Monde Sépharade, que j’avais dirigé. Le seul compte rendu dont j’ai bénéficié alors dans une revue historique académique développa une seule idée, à savoir je confondais les Sépharades avec les Orientaux.

 

Nous pourrions dire que l »identification de l’entité collective qui est l’objet de notre investigation est le fruit d’une série de ce que Foucault appelle des « partages », à savoir des « procédures d’exclusion ». Il distingue « trois systèmes d’exclusion »: 1) « l’interdit »,  c’est-à-dire « le discours interdit »; 2) « le partage de la folie », et 3) « la volonté de vérité ». Trois partages qui retentissent sur l’existence même de cette identité collective, à différents niveaux.

 

LE PREMIER PARTAGE

Le vocable « ethnies de l’Orient » est le plus expressif: c’est une invention israélienne. Jamais auparavant le sujet n’avait en effet été ainsi identifié.

 

Ce vocable implique un classement qui oppose l’ethnie à la nation ou au peuple. Le caractère ethnique désigne un stade de l’existence collective, inférieur à la nation, une condition infra-politique ou a-politique.

 

C’est cette perspective que l’on voit à l’œuvre dans l’historiographie courante du sionisme qui distingue Le Yshouv en général d’un Yshouv hayashan, que le Vaad Haeda hasepharadit incarnait, et qui oublie, dans le récit du retour à Sion, les alyot modernes d’Afrique du Nord ou du Yemen, à moins qu’elle ne soient indexées au messianisme, c’est à direà  l’irrationnel, au prix de la dépolitisation de l’histoire de la fin du judaïsme en terres d’Islam.

 

Assignées à l’ethnicité, les « ethnies de l’Orient » se voient donc perçues comme se tenant hors de la nation israélienne,  voire du peuple juif.

 

Ce terme a de nombreuses autres implications. Il induit subrepticement  l’idée que la « nation israélienne » réunit toutes les origines qui ne sont pas celles des « ethnies de l’Orient », seule population à être ainsi qualifiée. La référence à l' »Orient » laisse entendre en même temps que ce qui ne relève pas des « ethnies de l’Orient » relève de l' »Occident ».

 

Ces notions, quoique géographiques, ont en fait une portée identitaire et sont l’objet d’un jugement de valeur, ce que souligne le fait qu’une des populations les plus importantes  de ces « ethnies » est d’origine nord-africaine, c’est à dire en provenance de l’extrême « Occident »par rapport à Israël.

 

Le fait que le terme soit au pluriel (edot), et qu’il rassemble de nombreuses origines implique aussi une unité ou un apparentement qui les lierait entre elles tandis que tout ce qui est en dehors d’elles – et qui n’est pas nommé – rassemblerait un bloc aussi compact. Le terme d' »ethnies de l’Orient » implique donc l’existence d’un autre bloc face à lui. Il peut désigner la nation israélienne, le « peuple juif » ou les « non orientaux », les « Occidentaux »?.

 

Je signalerais au passage que le mot « eda », ainsi compris dans cette expression,  n’est pas de l’hébreu mais de l’israélien. Il désigne un état primitif et primaire de l’être ensemble alors que, dans son acception biblique, le concept de adat bene Israel  désigne la communauté politique fondée sur l’alliance, la loi  et le témoignage/edut, en somme le lien politique à son niveau le plus haut de rationalité.

 

LE DEUXIEME PARTAGE

Si le premier partage définit la catégorie de collectivité, le deuxième partage concerne la nature de son identité.

 

A ce niveau l' »Orient » mentionné dans le vocable de « ethnies de l’Orient » se scinde en deux : sépharade-oriental. Il faut savoir que le terme de « sépharade » provient du judaïsme classique qui l’oppose à « ashkénaze ». Cette terminologie n’avait alors aucune portée ethnique. Elle ne concernait pas l’origine mais le rite et la tradition halakhique. Pour un penseur du 17 ème siècle comme le Hida, Rabbi Yoseph David Azoulay, originaire de Fez, né à Jérusalem, et qui a beaucoup voyagé en Europe, la halakha sépharade était réputée souple et la halakha ashkénaze, rigoriste, l’une incarnant le hessed, l’autre le din, l’idéal étant leur convergence, qu’il voyait dans la halakha italienne car en Italie les deux origines se  mélaient…

 

Les Yéménites sont ainsi considérés comme « sépharades », du fait de l’influence initiale de l’héritage maïmonidéen, de même que les Irakiens qui abritèrent à l’origine le centre de tout le monde sépharade par le biais de la double institution du Rosh hagalut et du Gaon qui siégeaient à Bagdad/Babylone. Yéménites, Irakiens s’inscrivaient dans la même identité que les Juifs originaires d’Espagne, d’Afrique du Nord et des Balkans.

 

Avec l’ethnicisation contemporaine de ces deux catégories, le partage sépharade-ashkénaze  prit un sens qu’il n’avait pas. Le critère discriminant, réputé « académique » de cette opération est censé être linguistique et géographique: il y aurait les parlant ladino et les parlant arabe, ceux qui vivent dans les Balkans, en Europe du sud, en Europe, et ceux qui vivent au sud de de la Méditerranée et au Moyen Orient.

 

Ce critère est totalement arbitraire car ces populations ont parlé, à travers l’histoire, arabe, espagnol, portugais, italien, turc, néerlandais, français, anglais, ces deux dernières langues parlées massivement, notamment le français, avant la disparition de leur monde. C’est le droit (en l’occurrence la Halakha) bien plus que la langue qui définit une société.

 

Jusqu’à la veille de la création de l’Etat d’Israël, ces populations se sont définies elles-mêmes comme « sépharades ». Il existe un document qui prouve cet état de faits. En 1946, avant même la déclaration d’indépendance, une déclaration très importante a été faite par l’ensemble des communautés sépharades – et j’emploie le mot « sépharade » délibérément – sous la forme d’un memorandum présenté devant la Commission anglo-américaine, sous le titre « Mémorandum des délégués des communautés sépharades en Israël ». Ce document avait pour objectif de définir en détails la catégorie « sépharade », du point de vue géographique comme linguistique. Du point de vue géographique, tout d’abord, « les communautés concernées sont celles du Moyen-Orient (Irak, Turquie, Syrie, Boukhara, Caucase, Perse, Afghanistan, Aden, Israël), d’Afrique du Nord, de Grèce, d’Italie, de Bulgarie, de Turquie européenne, d’Inde, d’Asie lointaine, du continent américain, d’Europe (France, Hollande, Angleterre, Espagne, Portugal, Gibraltar) ». Sur le plan linguistique, il statue par la suite : « nous voulons qualifier ce judaïsme selon les régions linguistiques à proximité desquelles vivent les Juifs sépharades (arabe, espagnol portugais, turc, grec, langues iraniennes, italien, langues européennes) ».

Outre la liste des pays inclus dans le judaïsme sépharade, la délégation donne aussi une définition plus thématique : « Afin de comprendre notre parution devant la Commission et notre pétition en tant que corps représentatif des Juifs sépharades du Yishouv hébreu, et afin de dissiper toute incompréhension de la part de témoins antisémites, ennemis de Sion, qui dans leur déposition ont tenté de nous décrire comme un judaïsme différent et séparé de tout Israël, nous prenons la liberté de déclarer en termes non équivoques que :

1.1 Le judaïsme sépharade, qu’il soit en Israël ou à l’étranger, constitue une partie (Hativa) de la nation unifiée avec le reste du peuple juif. Il n’est pas différent de lui si ce n’est du point de vue linguistique et des habitudes de vie. Les deux sont frères en tous points, non pas seulement du point de vue religieux mais aussi de l’idéal national, qui est le même pour nous et pour le reste du peuple d’Israël.

2.2. Ici en Israël s’est développé de manière presque autonome un processus d’intégration et de fusion organique (et non pas d’assimilation, car il n’y a pas lieu de parler d’assimilation entre deux parties d’un même peuple) du judaïsme sépharade avec le Yishouv dans son ensemble. La fusion totale entre les deux parties a été encouragée principalement par une éducation hébraïque unique et nourrie par un idéal national commun. Du point de vue constitutionnel, cette  fusion s’est exprimée de la manière la plus appropriée par la Knesset Israël qui constitue la communauté hébraïque reconnue et représentative de tous les membres du Yishouv hébreu ».

Le Memorandum ajoute qu’il ambitionne de représenter l’ensemble des intérêts de cette population et plus particulièrement de « prendre position sur le judaïsme sépharade vivant dans des pays de langue arabe et constituant plus de la moitié du judaïsme sépharade ». Leur situation de ces derniers est ainsi définie: « Presque tous les dirigeants des États arabes, acceptés en tant que membres éminents des Nations Unies et signataires de la Charte des Nations Unies de San Francisco, considèrent les Juifs qui y vivent non comme des citoyens égaux dans une société démocratique, mais comme des otages dont les vies et les biens sont hypothéqués pour servir de garantie ».

 

 

 

LE TROISIÈME PARTAGE

Le troisième partage concerne la nature de la culture et peut être défini comme le partage « patrimoine/moreshet-modernité/Moderna ». Il est parallèle au partage moderne qui régit la conception de ce qui a été nommé « judaïsme ».

 

Dissociée de son background « sépharade » – censé être clos avec l’expulsion d’Espagne et relever du fond commun du peuple juif en général -, la culture « orientale » se voit qualifiée de « Moreshete », un terme provenant de « héritage/Yerusha », un terme inscrit, par la conscience moderne, dans les parages de l’ethnologie, qui consacre la perspective de l’idéologie moderniste dans la conscience commune. Tout un univers intellectuel et culturel se voit alors figé sous un seul vocable qui en fait un patrimoine muséal, relevant uniquement du folklore et des arts mais non de la pensée et de la rationalité.

 

De la même façon, dans l’optique moderniste (je distingue « modernisme », une idéologie, et « modernité », un ordre de civilisation), le « judaïsme » dans toute sa diversité et son universalité, est devenu une « tradition », Massorete, c’est à dire relevant d’un ordre de civilisation caduc dans la modernité.

 

Le même terme désigne la religion du monde sépharade, qualifiée de « judaisme traditionnel » massortit, voire même « yahadut rakkah » ce qui implique que le critère d’évaluation de la « modernisation » serait l’éclatement de la Synagogue  ashkénaze en courants idéologiques conflictuels. Il n’y a aucun mot pour désigner la religiosité sépharade.

 

Moreshet, yahadut massortit, massorete, sont supposées être hors intellect/haskala,  hors rationalité, hors modernité.

 

Il est intéressant de noter que, dans le discours collectif, le destin de la moreshete « orientale » et de la massorète judaique est le même, réduites à une réalité caduque,  là où il y a une pensée dans sa diversité, sa discursivité, un univers symbolique entier.

 

CONCLUSION

 

Ces trois partages démembrent la logique historique du sujet collectif qui nous préoccupe dans ce colloque et qui s’est défini tout au long de l’histoire comme « sépharade ». Séparer l’histoire réputée « sépharade » de l’histoire « réputée « orientale », c’est en effet ne plus rien comprendre à cette dernière, qui commencerait ainsi au 17ème siècle, après l’expulsion d’Espagne.

 

Bien au contraire, il y a une seule et même histoire qui rassemble l’Espagne arabe puis chrétienne,  l’expulsion, la diaspora portugaise au nord de l’Europe, dans les Caraïbes, l’Inde et l’Empire ottoman ainsi que l’histoire de »l’Orient » après le 17eme siècle.

 

Assumer une telle perspective nous expose à nous heurter à un quatrième partage: le partage « science-tradition », qui remonte à la Wissenschaft des Judentums, à savoir la doctrine des études juives universitaires, née en Allemagne au 19ème siècle et dont les experts officiels sont chargés de faire respecter la doxa.

 

Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, notamment à propos de l’impact de l’invention du mythe de l' »âge d’or » andalou sur la compréhension de cette histoire.

 

L’enjeu de ce débat est plus large. Retrouver la dimension « sépharade » de cette histoire – solution qui a ma préférence – c’est retrouver le fil d’une histoire cohérente du peuple juif dans son ensemble. C’est en effet du peuple juif qu’il est question dans ce débat. Dans sa morphologie, il a toujours été marqué par une double dimension, depuis les temps bibliques avec les « tribus de Rachel et de Léa », les deux royaumes hébraïques, puis avec le binôme Babel – Eretz Israël… Le doublet « Ashkénazes et sépharades » a incarné dans l’esprit et la réalité cette double dimension dans l’exil/galout. Le retour à Sion a fait se rencontrer ces deux ensembles à nouveau en Eretz Israël, avec problème. Ce qui se joue entre eux, c’est en fait le destin du judaïsme, du peuple juif, de l’historicité de la judéïté.

 

 

* Version française d’une intervention prononcée en hébreu au colloque Dialogia « Le signe errant de l’identité israélienne » qui a eu lieu le 19 novembre 2017 à Tel Aviv

 


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