A propos de l'auteur
Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Dernier livre paru Le nouvel État juif, Berg international, 2015; en hébreu Gvuloth Auschwitz, Resling, 2016.

Nation ? Vous avez dit « nation start-up» ? Si cette dénomination a été créée par des essayistes, elle n’en est pas moins devenue un lieu commun. Elle reste tout de même étrange. On peut l’entendre de différentes façons. Désigne-t-elle la nation israélienne ? Et, en tel cas, le terme est une généralisation abusive car tout n’est pas « start-up en Israël », loin de là, il y a même dans certains domaines de la vie collective (l’administration postale par exemple) un air de « tiers monde »… Tout Israël se réduirait-il à ces entreprises de recherche et de profit que l’on qualifie de start-up ? Sur un plan plus large, le paradoxe que ce terme induit est gros car l’univers start-upiste, à la fois produit et production de la mondialisation (par ses inventions) est objectivement ennemi de la « nation » (politique) stricto sensu, en tant qu’elle est un obstacle (frontières, marché national…) à cette même mondialisation.

 

Il est vrai que le terme pourrait aussi désigner un domaine industriel (l’innovation technologique) qui emporte l’économie israélienne vers les sommets et qui, du fait de son importance sur ce plan-là, confèrerait une place centrale dans l’ordre mondial à ce petit pays qu’est Israël. Celui-ci aurait trouvé là de quoi développer une puissance économique et scientifique sans aucune mesure avec son gabarit réel, lui procurant une croissance verticale sans limites là où la croissance était horizontale.

 

A moins que l’on ne comprenne le terme comme désignant la sphère elle-même des start-ups, une « nation » (et pas « la » nation, en soi), au sein de la nation israélienne, une nation qui, telle une étoile filante, pourrait se détacher de son rôle satellitaire de l’Israël matériel (« national »).

 

On perçoit bien les enjeux. Ils ont à voir avec la mondialisation et le cadre national. Et, ajouterais-je, avec la dimension du message de l’Israël éternel dont la création de l’Etat d’Israël a réveillé l’actualité et en tous cas l’attente. C’est, en effet, une attente conséquente que l’on peut nourrir envers la « nation start-up », quand on a en mémoire le sens du mot « Israël » et la nature même de l’existence de l’Etat. « Start-up »‘ est-il le nouveau message d’Israël à l’humanité? On peut se le demander à la lumière de la doctrine d’un de ses pathétiques prophètes, Yuval Noah Harari[1], le prophète de la « nation start-up » qui chante ses découvertes technologiques mais qui avoue que pour lui aucun message n’émane du judaïsme, un message qu’il va chercher par contre dans les ashrams bouddhistes. Ce personnage traduit dans tous les langues du monde est aujourd’hui de facto le (faux) prophète d’Israël pour les nations. C’est le message qui émane d’Israël, aujourd’hui, hélas.

 

Un tel message, il faut le reconnaitre, a de quoi troubler les nombreux ennemis de l’Etat juif sur la planète, objet de toutes les démonisations archaïques du XIX° siècle et de tous les BDS possibles, qui attendent Israël là où il ne se tient plus, pour être déjà dans le monde d’après demain, un autre Israël que courtisent les grandes puissances pour s’acheter son intelligence, mais qui laisse le vieil Israël national sur le bas côté de la route, dans l’abandon, sans le faire bénéficier d’un tel savoir ni de la reconnaissance des puissances.

 

Avec la start-up nation, Israël se dédouble dans le regard international, mais ne voue-t-il pas l’Israël qu’il laisse derrière lui à une déréliction possible comme la peau squamée dont se départit le serpent ? Ce n’est pas seulement vrai face à l’ennemi (la start-up nation ne se préoccupe pas en effet de défendre Israël avec ses nouvelles technologies contre lui). C’est vrai aussi pour ce qu’on appelle désormais en Israël la « périphérie », à savoir tout ce qui est en dehors de la « nation start-up » ou de la « nation des start-ups », soit la majorité du peuple israélien.

 

Il y a un enjeu socio-politique dans la mondialisation qui n’avantage, dans chaque pays, qu’une petite élite « mondialisée » et laisse au placard l’immense majorité des sociétés dans lesquelles les « start-ups » puisent pourtant leurs ressources primaires. L’Union européenne est ainsi en proie à la rébellion des peuples contre ce système élitiste et oligarchique (une rébellion qui n’a rien à voir avec le « populisme » mais avec l’avenir de la démocratie – un mot (demos) qui signifie le pouvoir du peuple).

 

Mais la vraie question, c’est le judaïsme qui la pose, car, dans la globalisation, ce qui, dans sa perspective, est l’enjeu, c’est le danger de « babélisation »[2], un projet humain contre lequel il s’est constitué, comme nous le conte le livre de la Genèse. Ce projet pose la question de la limite à opposer à la volonté de puissance de l’humanité. Entre l’homme bionique et l’homme augmenté, la mutation fabriquée de l’humanité, l’humanité post-genre et la fin de la « réalité » c’est la survie de l’humain qui est en jeu. Sans compter que les inventions propres à la digitalisation du monde ne promettent rien moins que la fin de la démocratie.

 

Peut-être reviendra-t-il à Israël de retrouver le sens de cette limite ? Rectrice pour l’identité humaine.

[1] Yuval Noah Harari, Homo Deus, une brève histoire de l’avenir (Albin Michel 2017) après Sapiens, une brêve histoire de l’humanité (id. 2015)

 

[2] Cf Shmuel Trigano, Le monothéisme est un humanisme, Biblio-Essais, Livre de Poche-Hachette, 2006

 

Crédit photo illustration

@Thea N.,  Blogging Conferences with sisterMAG, Tel Aviv 2012

 


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