Outopiya micasablanca

Parmi les nombreux ouvrages qui se publient en Israël, mon œil a été attiré, il y a un an, par un petit livre édité avec soin par un petit éditeur, Ra’av de Béér Shéva, intitulé Outopiya micasablanca : Une utopie de Casablanca[1],  de Makhlouf Abittan (1908-1960).  Qui était cet homme qui a quitté ce monde âgé de 52 ans seulement ? C’est d’abord et avant tout l’oncle de notre ami, Daniel Abittan. Dans sa jeunesse, il a suivi le cursus traditionnel dans la yéchivah de la ville, ce qui lui a permis de se familiariser avec les corpus de la littérature rabbinique. Et de s’en inspirer,  comme on le verra par la suite.

Makhlouf Abittan est l’homme d’une idée, qui croit au pouvoir de l’idée. Après avoir mis un point final à son « Utopie », il a vendu la petite mercerie qui lui rapportait de quoi subvenir modestement aux besoins de sa famille, a imprimé mille exemplaires de son ouvrage dans une imprimerie hébraïque de la cité et les a distribué gratuitement à ceux qui maîtrisaient l’hébreu – et, ils étaient nombreux, à cette époque. Ceux qui l’ont connu racontent que cette mercerie avait des heures d’ouverture très variables, car Makhlouf Abittan était plongé dans ses méditations au cours des premières heures de la matinée. On pouvait alors le voir au Parc Lyautey de Casablanca, assis sur un banc, en aparté, le Code de Maïmonide entre les mains.  Là, en profitant des bienfaits de la nature et contemplant les merveilles de la création, il concoctait ce qu’il allait écrire en allant vaquer à ses occupations, dans sa boutique,  entre la visite d’un client et d’un autre. Son élève, Avraham Danino, qui écrira un article sur son livre dans le quotidien du parti Mapaï,  le décrit ainsi : « Je l’ai vu déambuler lentement entre les allées ombragées du Parc, les yeux levés au ciel. Il ne prêtait  guère attention aux promeneurs, car il était prisonnier de ses pensées. » (Davar du 6.1.1950)

Ce livre est composé de deux essais : « Le bonheur de l’humain » (1945),  suivi de « La constitution du monde et la création de l’homme nouveau » (1947),  d’une « Lettre ouverte au dirigeant de la nation israélienne » et de quelques annexes dont l’article de Danino, un autre, cinq ans plus tard, d’un certain Y. Kipper qui se termine en ces termes : « J’ai découvert Makhlouf Abittan par le plus grand des hasards alors que je visitais le Moshav Tidhar [où notre auteur s’est installé,  après son alyah en 1955, DB]. Qui sait, poursuit Kipper, combien de philosophes et d’hommes d’esprit peut-on encore dénombrer parmi ces « Marocains » ? » Une phrase qui en dit long au moment où, de toutes parts, l’on stigmatisait cette communauté.   David Guedj, un jeune chercheur, n’a pas hésité à inscrire, dans sa postface, cette œuvre dans le sillage des utopistes remontant à Thomas More en insistant, bien entendu, sur Pour la paix perpétuelle d’Emmanuel Kant[2] (1795), dont très probablement Abittan ne soupçonnait même pas l’existence. Car, nous avons affaire à un autodidacte dans le bon sens du terme,  qui a donc étudié l’hébreu, et qui a rédigé son ouvrage dans l’idiome des Tibbonides – un hébreu très classique –, dont Shmuel Ibn Tibbon a traduit le Guide de Maïmonide. De plus, il a étudié le français, par ses propres moyens.  Il  a été traumatisé par les atrocités de la seconde mondiale et a donc entrepris d’imaginer une utopie où les nations et les nationalismes seraient remplacés par un gouvernement mondial instaurant la concorde. Mais, il a aussi était témoin de l’agitation politique provoquée par la destitution du roi Mohammed ben Youssef, de son exil dans l’île de Madagascar et de son remplacement par un membre de sa famille qui servait de faire-valoir à l’administration coloniale française, laquelle lui faisait signer n’importe quelle loi. Ce qui a provoqué des manifestations violentes qui ont eu des retombées sur la communauté juive et même des « pogromes » et ont mené à l’indépendance du Maroc, en 1956.  Conséquences, cela a accéléré la décision d’Abittan de monter en Israël, dont deux filles l’avaient précédé dans le cadre de l’Aliyat Hanoar.

Il importe de replacer notre utopiste dans le terreau de son inspiration et l’ancrer donc dans la doctrine politique du Rambam,  telle qu’elle est décrite dans Le Guide des Egarés. Elle concerne le bien-être du corps et celui de l’âme : tiqoun hagouf vétiqoun hanéfésh (III, 27). Le bien-être du corps relève de la loi humaine, conventionnelle,  dont « le but est de mettre en bon ordre l’Etat et ses affaires et d’en écarter l’injustice et la violence » (II, 40) alors que le bien-être de l’âme vise « à l’amélioration de la foi, s’efforçant  de  répandre des opinions saines sur Dieu et les anges et tendant à rendre l’homme sage, intelligent et attentif pour qu’il connaisse tout l’être selon sa vraie condition… » (II, 40). Des opinions saines sur « Dieu et les anges » : saines et non saintes. Le bien-être de l’âme relève donc de la loi divine. Mais, au-delà du Maïmonide du Guide et du Code,   il convient de situer la visée du bonheur de l’humain d’Abittan : ochèr haadam, dans le sillage de la recherche de la vie bonne du Stagirite.  La morale eudémoniste d’Aristote repose sur le principe de base que l’humain est « un animal politique » (Politique, Livre I, 1253 a) ;  autrement dit, un être qui ne conçoit la vie que dans le cadre de la Cité organisée, en bonne entente avec ses semblables.  Et cette cité, pour Abittan, est à la dimension du globe terrestre – médinat hakadour [entendez,  kadour haaretz : le globe terrestre]  c’est-à-dire une cité mondiale ou un état global. Il y a là,  en germe,  l’idée de mondialisation ou, comme disent les anglo-saxons et les israéliens, de globalisation.  Un ordre global régi par sept paroles – sur le modèle des sept lois noah’iques ! – : « connaître Dieu, aimer tout homme, apprendre un métier et haïr l’oisiveté, éviter de s’adonner démesurément au sexe, apprendre à lire et à écrire, veiller à la propreté de son corps, de ses vêtements, de sa maison et manger proprement. » En somme, acquérir des mœurs simples et bonnes, lesquelles donneront naissance à des êtres capables d’exprimer leurs pensées par la parole, d’entretenir avec leurs semblables des rapports emprunts de bon voisinage, qui doivent les rendre utiles, justes et autant que possible heureux. Là aussi,  Abittan a l’audace de proposer l’institution d’une langue internationale, « une seule langue comme moyen de communication entre les humains ». La langue de la concorde ! Proposition généreuse mais étonnante sous la plume d’un talmid hakham, lorsque l’on sait les dégâts que la langue unique a causés à Babel ou le « novlangue » de George Orwell, et par voie de conséquence l’appauvrissement de la langue et l’arasement de la pensée.

Abittan, à l’instar de son maître Maïmonide[3], accorde une confiance absolue à l’entendement. C’est un rationaliste pur et dur. Il est convaincu de la force de persuasion que possède une idée claire et rigoureuse au point qu’elle trouve son chemin dans le cœur et la conscience des humains qui s’empressent de la mettre en pratique. Hélas, trois fois hélas, l’histoire du 20è siècle et ses avanies a infligé un cinglant démenti à cette conception rationaliste, si bien qu’il est impossible de l’élever au rang d’absolu. Dans le même ordre d’idées, Abittan propose pour que les citoyens du monde – la Cité – soient heureux, que les philosophes soient rois, ou alors que les rois soient philosophes. Pour lui, seule la philosophie, permet une pratique politique adéquate, juste et incontestable. Mais Platon lui-même a commis un faux-pas dans ce domaine et Moïse – le prophète législateur[4] – a éprouvé les pires difficultés pour faire taire les récriminations des enfants d’Israël dans le désert pendant 40 ans.

Abittan n’a pas vécu assez longtemps pour avoir connaissance des crimes que l’on a commis pour créer «l’homme nouveau ». Les révolutions du 20è siècle, y compris la révolution sioniste, ont toutes voulu assigner aux hommes concrets – à l’individu contingent, précaire, singulier, imparfait – la vérité d’un Homme dont ils ne seraient que le brouillon. Et pour lui donner naissance, elles ont mis en branle une terrible machine : celle dans laquelle elles enfermaient les individus de chair et de sang pour les conformer à l’Homme idéal. En somme, elles n’hésitaient pas à sacrifier les hommes concrets à un hypothétique homme nouveau… dont on eût voulu qu’« il fût créé à l’image de… l’idéologie dominante ».

Quelle fût la réception de cette œuvre ? Avraham Danino a fait parvenir les deux opuscules d’Abittan à David ben Gourion, premier ministre et ministre de la Défense dont on ne sait même pas s’il les a lus. Les eût-il lus, qu’en aurait-il pensé, lui, qui était englué dans le nationalisme jusqu’au cou ? En revanche, ils ont été lus par un docteur allemand qui a eu l’idée de les traduire et de les diffuser en Europe, mais ce projet n’a pas été suivi de réalisation. Peut-être conviendrait-il, dans le monde déboussolé qui est le nôtre, de traduire dans une langue européenne cette pensée fraîche et certainement naïve, mais marquée  au sceau de l’espérance…

Encore un mot.  Concernant les penseurs qui ont vécu dans le monde arabe, nous sommes face à un dédoublement de la distribution géographique en centre et périphérie. Il se décline dans le domaine de la recherche en œuvres centrales et œuvres marginales ou en majeures et mineures, c’est-à-dire celles que les chercheurs confrontent, conformément aux critères de la recherche, aux grandes œuvres de la littérature universelle et qui s’inscrivent dans le flux de la pensée du peuple juif et celles que l’on admet pour autant qu’elles ne prétendent pas se confronter aux grands courants de la pensée juive ou universelle. Et c’est ainsi que l’on a formé les chercheurs qui se consacrent à déterrer ces œuvres. A les aborder frileusement.

C’est pourquoi, il ne suffit pas de refuser cette position ancillaire, encore faut-il faire preuve de hardiesse, sortir de la pénurie spéculative où l’on tend à enfermer ces travaux et ouvrir des lignes de pensées qui s’entrecroisent avec celles du mainstream.

 

                                                                                                                                                      David Banon

 

David Banon vient de publier L’Oubli de la lettre, Albin Michel, Paris, 2017, collection « Présences du judaïsme », 279 p et L’Ecole de pensée juive de Paris. Le judaïsme revisité sur les bords de Seine, Presses Universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2017, 171 p.

 

[1] Outopia micasablanca, Ra`av Publishing House, Beer Sheva, 2016, 184 p. Postface de David Guedj, p.139-184.

[2] On connaît Le droit de la guerre et de la paix de Grotius qui date de 1625. Celui de Charles Irénée Abbé de Saint Pierre intitulé Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713),  a marqué les esprits car la question de la paix quitte le domaine de l’exhortation morale et de l’exigence religieuse pour entrer dans la sphère du politique. Il a suscité un commentaire de Rousseau en 1761. Kant d’ailleurs lira l’un et l’autre et le président Wilson, un des artisans de la Société des Nations, méditera l’opuscule de Kant. On sait que l’ONU a voulu reprendre l’œuvre interrompue de la SDN.

 

[3] Dans un chapitre du Guide (III, 11) intitulé « L’origine de la barbarie », Maïmonide écrit : « La connaissance de la vérité fait cesser l’inimitié et la haine, et empêche que les hommes se fassent du mal les uns aux autres… »

Hélas, non ! L’humain, même quand il possède la connaissance, doit se confronter à ses passions liées à ses intérêts et n’en sort pas toujours vainqueur. Et, selon Freud, les passions provoquent l’inversion de la tendance rationnelle.

[4] Celui qui est pourvu, selon Maïmonide, et de la fonction intellective et de la fonction imaginative, donc le prophète législateur, fondateur de l’Etat parfait, à la fois philosophe et prophète.

David Banon, Professeur émérite, Université de Strasbourg, Institut Universitaire de France (IUF), Prof invité à l'Université hébraïque de Jérusalem