A propos de l'auteur
Tuvia Friling, Professeur à l’Université Ben Gurion, directeur des centres de recherche « Ben Gurion » de l’Université Ben Gurion de 1993 à 2001, archiviste de l’Etat d’Israël de 2001 à 2004. Il fut l’un des 3 adjoints de Elie Wiesel au sein du comité d’enquête international sur la Shoah en Roumanie. Son dernier livre : Qui es-tu Léon Berger ? Histoire d’un kapo juif d’Auschwitz, histoire, politique et mémoire.

L’historien de la Shoah et ancien directeur des Archives de l’Etat d’Israël est aussi un spécialiste reconnu de l’œuvre de David Ben-Gourion. Il met en garde contre un mauvais usage de la mémoire de la Shoah comme symbole fédérateur et y oppose le rêve du Néguev du père de l’Etat d’Israël.

Propos recueillis par Pascale Zonszain

 

Menora.info : Peut-on dire de David Ben-Gourion qu’il est le fondateur de la religion civile israélienne et sur quels piliers l’a-t-il édifiée ?

Pr. Tuvia Friling : Ben-Gourion, comme nombre d’autres à la direction du Mouvement sioniste, était en révolte contre tout ce qui symbolisait le judaïsme traditionnel que nous connaissons tous pour en avoir fait partie. Lorsque Herzl, pourtant devenu plus européen que tous les Européens, a pris conscience que l’émancipation s’effondrait sur elle-même, il est parvenu à la conclusion que l’invitation de la société globale aux Juifs à s’y intégrer portait en elle-même l’effondrement de l’émancipation, car pour faire partie de la société, il fallait être comme elle. C’est alors qu’a commencé à se développer un éventail d’identités, où la partie religieuse traditionnelle de l’identité juive s’est progressivement réduite. Herzl, on le sait, était un libéral, laïc, européen; Ben-Gourion était n’était pas religieux, pas plus que Jabotinsky, ni Haïm Weizmann. Toute la chaine de la direction sioniste qui a adopté l’idée de la tradition religieuse « l’an prochain à Jérusalem », en a fait un concept nationaliste, également sous l’influence d’autres mouvements nationalistes en Europe. Mais c’était aussi sur l’idée que ceux qui ont vraiment voulu s’intégrer dans la société globale, comme Herzl et Dreyfus ou d’autres, en ont été rejetés, alors même qu’ils étaient totalement européens. Ce qui a donc conduit à la question de quelle nouvelle identité proposer à la société dans laquelle on veut entrer, quelle entité politique, quel Etat-nation juif sera fondé sur la terre d’Israël. Sur quoi veut-on construire une base commune ? Il est clair que Ben-Gourion ne pensait pas que cette plateforme devait être la religion. C’était un rationaliste. Je ne sais pas s’il était athée, mais ce n’est pas la foi religieuse qui était sa caractéristique principale. Il n’avait pas de mezouza à l’entrée de sa maison, il refusait de porter une kippa. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne comprenait pas qu’au sein de l’identité juive fondamentale il y avait des choses à prendre. Et son amour, son admiration pour la Bible, qui faisait partie intégrante de son identité, fut l’expression laïque de ce qu’il fallait à son avis retenir de l’identité juive originelle. Mais seulement dans les références bibliques susceptibles d’entrer dans la composition de la nouvelle identité juive. C’était en quelque sorte l’utilisation du passé pour construire le présent et le futur. D’autres au sein du Mouvement sioniste ont suivi le même processus, comme Berl Katznelson, qui ont exprimé leur amour des paysages, des récits ou des héros bibliques. Cela faisait partie du processus de retour du peuple sur sa terre, aux valeurs universelles de la Bible, aux visions des Prophètes, etc. L’identité que Ben-Gourion tente de construire, lui et d’autres, est donc laïque, avec des éléments que l’on pourrait qualifier de religieux, mais avec une omission de ce que l’Exil a symbolisé, car Ben-Gourion ne voyait rien dans la diaspora digne d’être repris. La négation de la diaspora était une des composantes de son identité, comme celle d’autres sionistes. Pour lui, rien de bon n’est sorti de la diaspora. Nous devons donc revenir sur notre terre pour y fonder un Etat-nation laïc, démocratique, libéral et progressiste.

Alors sur quelles valeurs le construire ?

Que proposer au public pour remplacer ce qui faisait jusque-là leur identité, et qui comprenait la religion et la nation imbriquées l’une dans l’autre ? Il y a donc l’aspect national que j’ai évoqué. Mais Ben-Gourion estimait que ce n’était pas suffisant. Car il fallait donner des  réponses à ceux qui pouvaient voir une alternative à l’Etat. On peut être à l’avant-garde partout dans le monde, sans avoir nécessairement besoin d’un Etat-nation, surtout dans une région comme la nôtre, pas vraiment la plus populaire du monde, si l’on considère l’opposition des populations voisines et les conditions naturelles. Comment donc conserver ce noyau d’avant-garde, d’élites qui pourraient très bien aller s’installer ailleurs ? La réponse de Ben-Gourion fut ce qu’il a appelé Or Lagoyim (Lumière pour les Nations) et Am Segoula (Peuple modèle), mais pas dans leur signification religieuse. Pour lui, ces concepts voulaient dire : que faire chaque jour pour être digne de cette particularité ? Il reprend les idées universalistes des Prophètes, telles qu’adoptées ensuite ailleurs par d’autres groupes et d’autres mouvements politiques dans leurs aspects positifs. Seule une société exemplaire, selon Ben-Gourion, serait une force de cohésion suffisamment forte pour nous unir, quand ni la religion, ni rien d’autre, n’y parvient plus. Hélas ! il ne nous a pas laissé de plan de travail détaillé sur ses intentions. Une société exemplaire peut en effet être interprétée de multiples façons. Et il n’est pas facile de s’entendre sur le noyau des valeurs qui doivent la définir.

C’est le symbole du Néguev, que l’on identifie à Ben-Gourion ?

Oui. Je pense que c’est ce que Ben-Gourion avait en tête lorsqu’il a commencé à parler du Néguev, très vite après l’indépendance. Il soulignait l’importance d’aller vers le Néguev, mais pas seulement d’un point de vue géographique. Bien sûr, il considérait que cela n’avait pas de sens de continuer à concentrer la population entre Hadera et Gedera (la plaine côtière d’Israël), conséquence du Mandat britannique qui interdisait aux Juifs de s’établir ailleurs. Un phénomène qui s’est d’ailleurs poursuivi jusqu’à ces dernières années, comme si l’on n’était pas au courant que les Anglais étaient partis depuis 1948… Mais surtout, Ben-Gourion, en dirigeant révolutionnaire, songeait à la nécessité de se colleter à l’idée de frontière, comme d’une révolution qui ne s’achève pas, d’un messianisme qui ne vaut que tant que le Messie n’arrive pas. Il faut se lever le matin en se demandant que faire pour que la société soit encore meilleure. En allant dans le Néguev, Ben-Gourion se confrontait à cette frontière. Comme les Américains dans leur Révolution regardaient vers l’ouest, d’un point de vue géographique, mais aussi métaphysique. Aucun développement, dans quelque domaine que ce soit, scientifique, artistique ou philosophique, ne se conçoit sans confrontation avec une frontière. Donc, l’appel de Ben-Gourion s’adresse à ceux qui veulent une société qui soit digne des efforts à accomplir, car être ici, ce n’est pas facile. Il faut quelque chose de spécial et il l’a exprimé, à mon avis, par cette idée de frontière, à savoir le Néguev. Juste après la fondation de l’Etat, son message était : nous avons fondé l’Etat, maintenant il faut donner un contenu à ce cadre. C’est je pense, le type de religion civile que Ben-Gourion a proposé, tenter de s’unir autour d’un ensemble de valeurs qui s’articule autour d’un projet spécial. Toute la carrière de Ben-Gourion s’est déroulée autour de deux questions. La première : que faire pour parvenir à un Etat ? Lui et les autres membres du Mouvement sioniste ont eu la réponse le 14 mai 1948 avec la proclamation de l’Etat après deux mille ans de rêve et trois ans seulement après la Shoah, la pire catastrophe qui ait frappé le peuple juif. La seconde question est beaucoup plus complexe : que faut-il faire pour ne pas perdre l’Etat ? Or, cette réponse, Ben-Gourion ne l’a pas obtenue avant sa mort en décembre 1973, quelques semaines à peine après la guerre de Kippour qui lui a laissé, comme à tous les Israéliens un sentiment très lourd. C’était ce qu’il avait commencé à évoquer dès le lendemain de l’indépendance. Que faire pour que le contenu de cet Etat soit suffisamment riche et intéressant, suffisamment stimulant à notre esprit, pour que nous continuions à le construire dans l’environnement et les conditions peu favorables que l’on sait ?

Vous avez rappelé la Shoah. Le souvenir de la Shoah a pris une place prépondérante assez vite après la création de l’Etat d’Israël. Est-ce parce que l’indépendance est survenue aussi rapidement après la fin de la Seconde guerre mondiale ?

Il y a ce débat sur la création de l’Etat d’Israël comme cadeau ou dédommagement donné par le monde au peuple juif après la Shoah. Mais nous avons commencé à parler de la création d’un Etat et du retour sur notre terre bien avant. Ce n’est pas Hitler qui nous a  rappelé que nous avions besoin d’un Etat juif ! Cela a commencé en diaspora avec les prières religieuses, puis avec les Juifs laïcs qui ont réfléchi à un retour sous forme d’une entité politique souveraine. Herzl n’a pas attendu Hitler pour donner à cette aspiration un contenu politique et plus seulement liturgique. Ben-Gourion, Weizmann et Jabotinsky avaient eux aussi œuvré à ce projet, bien avant la Shoah. La Shoah ne nous a pas fait progresser vers un Etat. La Shoah nous a fait payer un prix terrible. La population juive n’a pas encore retrouvé le nombre d’avant l’extermination. Et je ne parle même pas de tout ce qui a disparu avec ceux qui ont été assassinés et des générations qui n’ont pas vu le jour. Cette catastrophe n’a pas rapproché, mais éloigné le peuple juif d’un Etat. Et cela avait continué, même après la guerre. C’est le Mouvement sioniste qui a réussi à imposer un Etat au monde et pas l’inverse.

Comment alors la mémoire de la pire entreprise d’extermination du peuple juif en diaspora trouve-t-elle sa place dans les valeurs du sionisme, telles que Ben-Gourion les définissait ?

Je pense, tout comme Ben-Gourion, que la mémoire de la Shoah est importante. Mais il est impossible de bâtir un Etat normal sur les fondations d’une telle catastrophe. Il faut en retirer des enseignements. Mais quand aujourd’hui on commence à enseigner la Shoah aux enfants dès l’âge de trois ans, rien de normal ne peut en sortir. Je suis historien de la Shoah, ma famille vient de Roumanie, elle a été touchée, je sais de quoi l’on parle quand je dis que l’on ne construit pas un peuple normal sur une telle base. Il faut se méfier de la dépendance qu’elle peut générer. Il faut en tirer les leçons, sur notre particularité en tant que peuple dans la Shoah, et aussi les leçons universelles. Mais les utilisations qui sont faites de la Shoah, pratiquement par toutes les tendances politiques qui rapportent tout à la Shoah, sont à mon avis une erreur. Ben-Gourion y était d’ailleurs opposé. Il avait compris ce qu’il fallait apprendre de la Shoah, notamment qu’un peuple ne construit pas son avenir, même sur les dirigeants les plus démocratiques des pays les plus démocratiques du monde, tels que Churchill ou Roosevelt. Ben-Gourion disait que même sur ceux-là – dont on ne saurait nier le caractère démocratique ni le lourd tribut qu’ils ont payé dans la victoire qu’ils ont apportée au monde –  il ne fallait pas compter pour l’avenir d’Israël. Car même ces éminents dirigeants, au bout du compte, agiront en fonction de leurs propres intérêts. Il faut donc qu’un petit peuple comme le nôtre ne dépende pas d’eux. Il faut toujours avoir à l’esprit ce que Ben-Gourion définissait par ces mots : nous devons nous construire sur notre force et notre intégrité. Pas seulement notre force, mais aussi notre droit. Cela fait partie, je pense, des enseignements de la Shoah. La force peut agir comme un boomerang, c’est pourquoi il faut l’employer avec discernement et dans les limites du droit, que j’évoquais en parlant de Peuple modèle et de Lumière pour les Nations, dans le sens laïc et non religieux, qui était celui de David Ben-Gourion.

 


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