A propos de l'auteur
David Banon, Professeur émérite, Université de Strasbourg, Institut Universitaire de France (IUF), Prof invité à l'Université hébraïque de Jérusalem

 

Monsieur Yair Garboz se présente comme un artiste-peintre et un écrivain. C’est un homme « de gauche », mais bourré de préjugés « coloniaux ». Lors des dernières élections,  il s’est permis de déverser son venin sur cinquante pour cent de la population israélienne – qu’on appelle ici les orientaux et notamment les Marocains. Garboz les a traité  « d’idolâtres qui embrassent les amulettes et se prosternent sur les tombeaux de saints.  » Ces injures, diffamations et bannissements  – dont celle-ci est un archétype – ont leurs sources dans la frustration intarissable consécutive à la mise à l’écart du pouvoir, par le vote bloqué, depuis 1977, de ces mêmes orientaux. Elle est doublée du fait que le tout puissant parti Mapaï, sous ses différentes appellations, agonise et va bientôt rendre l’âme.

Nombreux sont ceux, à l’instar de Garboz,  qui tiennent des propos racistes et trouvent parfaitement licite d’injurier une partie de la société israélienne en plein meeting électoral. Ils jouissent d’une totale  impunité, car il n’y a hélas pas de loi qui condamne de tels propos ou de tels écrits. Plus encore, ils surfent sur la notoriété acquise dans ces circonstances pour espérer glaner des trophées. C’est ainsi que Yair Garboz, de sinistre mémoire, qui a stigmatisé une communauté entière, s’est porté candidat, avec l’aide de ses amis, au Prix Israël des Arts 2017… Il importe de souligner que les commissions qui décernent les prix sont, en effet,  toutes ethnicisées – en clair, elles sont composées, comme le disent les activistes de la cause, de wasps : white, askenazic, polish ou white anti-sefaradic, polish.  Elles sont là pour promouvoir exclusivement leurs semblables. C’est une usine de clones. De sorte que l’on peut employer les concepts élaborés par Pierre Bourdieu dans La Reproduction pour décrire la perpétuation du système et donc de l’arbitraire culturel érigé en culture légitime, sans que s’élèvent des voix pour dénoncer ces pratiques contraires à la déontologie la plus élémentaire.

Mais, voici qu’au lieu de condamner Garboz pour délit d’opinion ou mieux de légiférer une loi stipulant que des propos de la sorte relèvent du domaine pénal, on cherche à le célébrer en lui octroyant rien de moins que le prix Israël des Arts. Le prix Israël : pour l’indigence de sa pensée et pour ses provocations ; les Arts,  pour les injures au concept du beau. Le ministre de l’Education Nationale duquel dépend le prix Israël a décidé de suspendre l’attribution du prix dans cette discipline pour cette année, afin de faire cesser toute polémique. Toutefois, quelques semaines auparavant, Garboz a bénéficié du Prix Rappaport et, dans la foulée, d’une exposition de ses « œuvres » au Musée de Tel-Aviv, dont cette famille est un des sponsors.

Ce qui lui a valu un article dithyrambique d’un certain Shaul Seter dans le supplément Galéria Shishi de Ha’aretz du 10.02.2017.  En fait, ce sont des tableaux figuratifs où l’absence d’unité et de composition picturale est patente – ni forme, ni couleur, ni rythme –,  où les personnages ont des traits infantiles et où l’auteur doit ajouter des légendes – jeux de mots, anagrammes et dysorthographies – qui aident à expliciter ce que l’on voit. Or, « l’art rend visible » disait Paul Klee. Que rend-il visible, sinon l’invisible ? Si il y a nécessité d’ajouter des mots, c’est que l’on est un piètre peintre.  On met un emplâtre sur une jambe de bois !  Ce qui n’empêche pas le journaliste de comparer Garboz au Freud du Mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient, pour le witz – vous avez bien lu ! – et de l’élever au niveau de peintres de renommée internationale tels que Mondrian, Kandinsky et Giacometti lesquels doivent se retourner dans leurs tombes. Se rend-il compte, ce journaliste, qu’il falsifie l’histoire de l’art ? Qu’il  fait injure à ces géants en les invoquant, dans son article, aux côtés de Garboz ? De quoi être scotchés ! On nous a caché que Garboz était une star qui brille dans le firmament du  monde des Arts et qu’il fait partie intégrante du cercle restreint des happy few. Par exemple Kandinsky, auteur, je le rappelle, de Du spirituel dans l’art – pour suggérer que les expressions introduites par Garboz sur ses toiles sont le produit d’un esprit affûté et hors du commun – et de Point, Ligne et Plan avec comme sous-titre Pour une grammaire des formes. La forme chez Kandinsky est mouvement, tension, rythme, dynamique et obéit à une syntaxe. Tout ce qui fait défaut dans les tableaux de Garboz. Quant à l’esprit : « on n’imagine pas combien il faut d’esprit pour n’être jamais ridicule. » (Chamfort).  On se demande si l’on doit rire ou pleurer ! Ces comparaisons invraisemblables, osées par le journaliste, témoignent de sa cécité, de son ignorance crasse ou encore de l’outrance qui dépasse toute mesure et frise le grotesque.

Mais, le journaliste ne s’arrête pas là. Il tente de mettre en rapport « l’art » de Garboz avec son injure. Et prétend que son œuvre déconstruit – ce n’est pas le concept employé par Seter – le monde de l’art qui est rempli d’idolâtres lesquels font du musée leur lieu de prière. Et à l’instar des grands peintres, il désacralise le musée…N’était la gravité de la situation, je dirai que ce sont des histoires de grand-mère. En fait,  Garboz ne saurait être une référence, comme l’article de Seter veut nous le faire croire, mais un épouvantail. Et s’il veut se prêter à la contestation, il devrait prendre des leçons auprès de Marcel Duchamp, l’iconoclaste qui se moquait, avec son urinoir, de la prosternation grégaire devant les œuvres exposées dans les musées. Pour faire de l’art « décadent », il faut un talent que Garboz n’a pas. L’histoire universelle de l’art se souvient d’ores et déjà de Duchamp alors que… le musée provincial de Tel-Aviv gardera, peut-être, dans ses remises, une œuvre de Garboz avec l’article de Haaretz dont les critiques d’art sérieux ne cesseront de se gausser.

Ce qui nous ramène au prix Israël. Sous couvert de découvrir et de distinguer des talents, les commissions ne font que favoriser la cooptation, elles n’ignorent pas la naissance, au contraire, elles la repère et la distingue. « La fameuse égalité des chances consiste donc, au bout du compte, à transmuer un privilège de classe en don personnel et à infliger aux dominés cette humiliation suprême : vivre leur destin social comme une juste sanction de leur insuffisance[1]. » Bien sûr, ici ou là, on décerne au compte-goutte, un prix Israël à un séfarade, pour faire taire les contestataires.  Hélas, ce prix ne récompense pas ou plus le mérite, mais plutôt la médiocrité. La méritocratie devient un mirage. Ces commissions foulent donc aux pieds tous les principes démocratiques qui président à l’octroi de ces prix et risquent de provoquer dans le meilleur des cas la création d’institutions parallèles, avec des commissions séfarades décernant des prix Israël alternatifs à d’autres lauréats et dans le pire des cas la réémergence sur le devant de la scène de la question séfarade au sujet de laquelle on déploie des trésors d’imagination pour la mettre sous le boisseau.  Or, on ne saurait effacer d’un revers de la main les injustices subies par les séfarades-orientaux, depuis maintenant 70 ans. Il serait vain d’en faire ici l’inventaire. Cela devient insupportable, notamment au moment où l’Etat d’Israël s’apprête à accueillir des olim de France, en grande majorité séfarades. Espérons que les responsables auront tiré les leçons des manquements de l’Etat. Car, comme l’écrit si bien Charles Péguy (1873-1914), ancien député du parti socialiste, lequel a redécouvert son identité catholique sans cesser d’être humaniste puisqu’il a été dreyfusard de la première heure : « une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social[2]. »

Il est temps que les responsables de ce pays en prennent conscience, méditent cette réflexion et tentent de réparer le mal commis à l’encontre de ces populations avant qu’il ne soit trop tard.

 

David Banon

 

 

 

[1] Alain Finkielkraut, La seule exactitude, Folio, Gallimard, Paris, 2016, p.105.

[2] Cité par Finkielkraut, ibid, p.312. Je souligne. Dans la citation de Péguy, il importe de comprendre « crime » non pas comme crime crapuleux mais comme crime politique ou social c’est-à-dire comme transgression délibérée du contrat social, de l’égalité des citoyens et du vivre ensemble.


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