Un tournant stratégique

Vivons nous un bouleversement de nature stratégique et pas seulement tactique de la situation de l’Etat d’Israël? Je fais référence ici à un ensemble de phénomènes qui se sont produits ces derniers jours, bien qu’il soit trop tôt pour l’instant de tirer des conclusions défintives.

Il y a deux scènes:

-externe: les ennemis du pourtour géographique d’Israël, notamment Gaza, le Hezbollah/ le « parti de Dieu », au nom significatif, et même la frontière jordanienne;

-interne: les émeutes fomentées par les citoyens israéliens musulmans . Cette dernière précision est très importante. En effet les Arabes palestiniens chrétiens parmi eux ne sont pas de la partie dans les émeutes fomentées par des musulmans israéliens.

-la scène semi interne: la Judée- Samarie: qui pourrait exploser avec la débandade de Gaza sous les bombardements israéliens.

 

La conclusion synthétique de ces deux éléments est claire: la stratégie du Hamas a visé à provoquer la synergie des populations palestiniennes, par delà les cloisonnements et la condition politique de chacun (Gaza, territoire israélien, Judée Samarie (et sans doute Jordanie) en manipulant les symboles explosisf du djihad, en l’occurence : l’appel à la « protéction » de la mosquée de El Aksa en danger de profanation « par les Juifs ». Les missiles lancés sur la région de Jérusalem visaient à rafraichir ce syndrôme déjà rencontré dans le passé (les émeutes des années 1920 sous l’instigation du Mufti de Jerusalem qui devint un personnage influent dans le régime nazi).

 

 

Une guerre de religion à la longue histoire

La guerre de religion donc: de très nombreux éléments dans le milieu musulman israélien nous montrent que c’est bien le cas. Les témoignages d’Israéliens originaires des pays arabes confirment ce sentiment, eux qui ont vécu les derniers jours de leur établissement millénaire avant d’être chassés et spoliés par les nouveaux Etats arabes qui, en même temps, se liguaient pour détruire l’Etat d’Israël naissant. Ils constatent avec horreur de mêmes comportements à l’égard des Juifs de la part de leurs concitoyens musulmans.  Il faut, pour comprendre cela, savoir un peu d’histoire: entre 1940 et 1970,  900 000 Juifs ont été chassés du monde arabe. 600 000 se sont réfugiés en Israël, alors soumis lui aussi à une guerre imposée par les Etats arabes. Ces faits ne peuvent ni ne doivent être effacés ou oubliés. Ils démontrent aux ignorants qu’Israël et donc les Juifs qui s’y constituent en Etat se fondent dans un combat pour l’indépendance d’un peuple que le monde arabo musulman avait voué à l’extermination, dans ses terres comme en terre d’Israël. Ces Juifs ont tout perdu et ne se sentent aucune dette envers les pays arabes et en premier lieu les Palestiniens qui étaient partie au projet d’extermination des nouveaux Israéliens. Il y a eu un changement de population à hauteur quasi égale. Est restée dans le périmètre de l’Etat d’Israël ,dans ses frontières de cessez le feu (!), une population arabe qui n’a pas connu l’exil et qui est devenue israélienne tandis que 600 000 Juifs des pays arabes s’installaient dans le nouvel Etat, une population absolument égale à celle qui se retrouvait sur les routes de l’exil et devait peupler les camps de réfugiés car jamais les pays agresseurs n’ont voulu accueillir les réfugiés palestiniens, préférant les garder comme un abcès ouvert contre Israël.

 

L’accusation de profanation

C’est une constante de l’histoire, un stratagème prémédité pour enflammer l’opinion arabe contre les Juifs. Tout au  long de l’histoire cette accusation a conduit à des pogroms. Ici l’appel à attaquer les Juifs du mufti de Lod, d’un citoyen israélien donc, le confirme, de même que l’incendie de 4 synagogues, le sauvetage dramatique des rouleaux de la loi pour que les émeutiers dans leur guerre « sainte » ne les incendient pas aussi.

Il faudrait se pencher aussi sur ce qui se passe sur le Mont du Temple, devenu dans sa totalité « Esplanade des Mosquées » où le Wakf fait ce qu’il veut (il est censé dépendre du roi de Jordanie mais il est soutenu par la Turquie des Frères musulmans et l’Autorité palestinienne): plusieurs mosquées y ont été construites dont une souterraine pour des milliers de musulmans, au prix de la destruction des vestiges archéologiques précieux des temples hébraïques d’il y a 25 siècles. Le Mufti a étendu l’espace des « mosquées » à tout le Mont du temple, empéchant de façon discriminatoire les fidèles juifs d’y accéder. Qu’on se rende compte qu’il leur est même interdit de faire une prière dans les lieux. Le simple fait que les Juifs marchent sur le Mont du Temple, qu’ils le foulent au pied est tenu comme une profanation. L’intolérance islamique a etteint des sommets.

 

Ceci dit, la police israélienne a fait deux erreurs:  elle est à un moment donné entrée dans la mosquée El Aksa pour poursuivre les émeutiers. Elle a imposé des barrières inutiles devant une des portes de la Vieille ville où se réunissent les jeunes Arabes en période de Ramadan. Il n’en fallait pas plus au Hamas pour appeler à la guerre sainte l’ensemble du monde musulman.

 

Le côté réputé « national »

Je ne traite pas ici en principe de la question palestinienne en Judée-Samarie mais de la situation des citoyens israéliens d’origine palestinienne  dans l’Etat d’Israël Cette précision juridique est fragilisée par les événements actuels qui les rangent plutôt aux côtés des Palestiniens de Judée Samarie. C’est une assimilation de toute façon qui est faite par les musulmans israéliens eux mêmes: qui se définissent comme « palestiniens » avant  tout et affirment leur appartenance à ceux qui sont les ennemis de l’Etat d’Israël. Les deux partis arabes à la Knesset le proclament sans ambages. Et pour justifier la chose ils prétendent qu’ils sont des citoyens de seconde zone en Israël, ne bénéficiant pas de l’égalité, n’ayant aucune possibilité de s’identifier à l’Etat: ils ne peuvent chanter la Hatikva, ne peuvent se reconnaître dans le drapeau d’Israël. Ils réclament en fait qu’Israël ne soit plus un Etat juif mais un Etat binational, qui donc renoncerait à tous ses attributs nationaux juifs. Un Etat qui sera submergé donc par le supposé « peuple indigène »: une mort à petit feu, programmée, de l’Etat d’Israël, c’est ce que demandent au fond les citoyens musulmans d’Israël.

 

La condition objective des Arabes israéliens

Je ne compte pas me livrer ici à une analyse approfondie de cet état de faits mais à éprouver cette argument à la réalité des faits actuels. Ils démontrent tant que faire se peut que les citoyens musulmans bénéficient d’une totale liberté. Ils sont très présents dans l’économie, dans de nombreuses branches notamment médicales; ils fréquentent l’Université, y obtiennent des diplômes, ils sont installés dans toutes les villes quoique leur habitat soit concentré dans certaines régions; ils voyagent dans le monde entier avec un passeport israélien, sont juges à la cour suprême, présidents de tribunal, policiers. Ils sont dispensés de service militaire pour ne pas les mettre dans une situation inconfortable  dans le conflit d’Israël avec les Palestiniens (quoique les Druzes et souvent les Arabes chrétiens font  leur service). Une liste islamiste et une liste nationaliste outrancièrement anti-israélienne, sont à la knesset.  La liste islamiste est au centre du débat politique actuel car c’est d’elle et de ses quatre députés que dépend la possibilité d’un gouvernement de coalition. Il existe même une Ligue islamique du Nord et du Sud.

 

Les Arabes ont voulu créer des Etats nations au sortir de l’ère  coloniale. Ces Etats se sont tous effondrés dans le pseudo « Printemps arabe » et ont ouvert la porte soit à  la Oumma et aux Frères musulmans , soit à la dictature, qui, de toutes façons, n’avait jamais quitté les Etats arabes. Les revendications des musulmans israéliens sont peut-être « à la mode » avec la vague postmoderniste en Occident démocratique, qui s’explique aussi sans doute sous l’effet du poids de l’immigration arabe dans ces pays, une vague dont l’objectif affiché et normatif de ses élites vise au démantètement des Etats nations démocratiques, en d’autres termes le recul de l’Occident.

 

Mais  ces revendications ne sont pas du tout adéquates à l’univers des Etats nations, un cadre dans lequel il y a une nation, un narratif, une langue dominante qui donnent le ton à l’ensemble de la société, un cadre auquel les nouveaux venus doivent s’adapter. Ainsi, si l’Etat est juif ce n’est pas à titre de religion mais de nation. Objectivement une identité israélienne s’est créée, qui a quelques distances d’avec le judaïsme cependant présent dans les symboles. L’Etat est démocratique, les citoyens sont représentés de façon même abusive selonle mode électoral de la proportionnelle intégrale.

 

La condition minoritaire

Il y a  un exemple probant pour les Musulmans israéliens: l’exemple des communautés juives de la diaspora. Partout elles ont adopé les symboles nationaux, l’héritage culturel du christianisme, elles se sont engagées dans la vie sociale sans restriction et ont réformé leur religion pour qu’elle trouve sa place dans l’Etat et la nation. En Israël, les Juifs passent du statut de minorité au statut de majorité. Quand les Etats arabes ont chassé les Juifs, leur constitution majoritaire ne leur laissait aucune place ainsi qu’aux minorités chrétiennes. L’épisode du pouvoir colonial, qui avait libéré les nations soumises de l’islam (chrétiens et Juifs), se terminant, le retour au Moyen âge était programmé. De nombreux Etats arabes montrent même qu’il faut être musulman pour être un national. L’Algérie de Boumedienne en est l’illustration parfaite. Les Palestiniens ne valent pas mieux eux mêmes: la constitution du supposé Etat de Palestine à venir est très claire à ce niveau: la Palestine appartient à la nation arabe, à la oumma, et elle fera une place aux « monothéïstes » c’est à dire aussi aux Arabes chrétiens… Les Palestiniens doivent se regarder eux mêmes avant de critiquer Israël.

 

La « minorité majoritaire »

Il y a en fait ici une dimension inhérente à la culture arabo-musulmane que l’on peut définir sous le vocable de « la majorité majoritaire ». Elle a été théorisée à notre époque par les frères Musulmans spécialement pour les musulmans qui vivent chez des « non musulmans » dans l’Etat démocratique et qui donc se retrouvent en situation de minorité, en contradiction avec une culture islamique qui institue l’islam comme la religion originelle de l’humanité et l’Islam comme le maitre de toute la terre ( voir la doctrine du dar el Islam et du dar el harb). Il y a donc une incompatibilité de l’islam et de la condition minoritaire.

 

Dans l’Observatoire du Monde Juif, nous avions publié une étude de très grande importance, Le discours de l’islam radical [1]pour comprendre cela,  une jurisprudence de la Sharya concernant la condition des musulmans vivant en dehors du monde arabe, définie comme « la jurisprudence de la  minorité », fiqh al-aqaliyyat[2]. Une des questions posées est la suivante « quelle taille doit atteindre une minorité pour nécessiter une élaboration juridique dans les domaines suivants: ressources humaines, culture, économie et politique ». Le juriste al-Awani insinue ainsi que ce n’est la nombre de personnes qui détermine quel groupe est une minorité. Tariq Ramadan répondra ailleurs à cette question: « Bien que la diaspora musulmane soit, de par son nombre, une véritable minorité, elle constitue une majorité par les principes qu’elle prône. Je le dis en toute franchise, les musulmans qui vivent en Europe doivent savoir qu’ils n’ont d’autre choix que de comprendre qu’ils sont représentés par les valeur qu’ilsvéhiculent »

 

L’idée d’un petit groupe (fi’ah qalilah) l’emportant sur un grand groupe (fi’ah khatira) est tirée du Coran dans un verset sur la guerre entre Talout (le roi Saül coranique) et Jalout (le Goliath coranique): « lorsque Talout partit avec ses soldats, il leur dit: Dieu va vous mettre à l’épreuve au bord de cette rivière. Celui qui s’y désaltèrera ne sera point des miens: celui qui s’en abstiendra… comptera parmi les Miens. Excepté un petit nombre tous les autres burent à leur gré. Lorsque le roi et les croyants qui le suivaient eurent traversé la rivière les autres s’écrièrent: nous n’avons point de force aujoourd’hui devant Djalout (Goliath) et ses soldats: mais ceux qui crurent au jour dernier qu’ils verraient la face de Dieu dirent alors: « oh! combien de fois par la permission de Dieu une armée nombreuse fut vaincue par une petite troupe! Dieu est avec les persévérants » (Coran 2, 149).

 

La comédie humanitaire

Le Hamas est un organe terroriste qui fonctionne comme une dictature militaire dominant une population prisonnière ou consentante puisqu’elle ne se révolte pas. Il est spécialiste en communication mensongère et fabrique même de fausses situations théatrales destinées à l’opinion occidentale pour attaquer Israël sur le plan moral, par delà la défaite militaire de l’entité terroriste. Il joue en fait sur les modalités de la guerre asymétrique, en mettant en avant les souffrances d’une population réputée civile et bien sûr femmes et enfants, vitrine présentée à l’Occident et au monde musulman pour l’enflammer encore plus..Ses dispositifs militaires sont cachés parmi les civils, les hopitaux, les écoles, les mosquées en prévision d’accuser Israël d’inhumanité et de « crimes contre l’humanité ». Il fait des civils une arme pour mener sa guerre. Il a par ailleurs développé sur le plan religieux une doctrine de la mort au combat pour l’islam, acte de foi suprême qui explique pourquoi le drapeau de cette guerre c’est le cri « Allahou Akbar »: une mort recherchée pour accéder au « paradis ».

 

Ces mensonges sont relayés en Occident et en France notamment par la voie des médias dans une attitude perverse  qui pleure sur la Shoah tout en accusant Israël d’être un bourreau. Cette malversation professionnelle de la profession de journaliste et morale sur le plan du débat public s’insère avec évidence dans une société française au bord de la guerre civile avec les « séparatistes » islamiques qui ne font qu’appliquer la doctrine des Frères musulmans, que nous avons entrevue, à l’ordre des choses français.

 

Israel sanctuaire de l’Europe

Il est clair qu’une partie des populations immigrées originaires des pays mususlmans a trouvé dans l’identification à la cause palestinienne un prisme d’identification collective en Europe même. Elle y a été encouragée pendant des années par les islamogauchistes et plus généralement par le discours des médias sur Israël qui a adopté le narratif palestinien, ce qui a créé une légitimité pour l’intervention des musulmans activistes sur la scène publique. L’antisionisme proclamé dans les rues et les manifestations  du Hamas lui même ont été la première étape de la montée des islamistes sur la scène politique interne des pays européens: que l’on se rappelle l’affaire Al Dura, début de l’explosion antisémite en France qui va de Mohamed Merah à Charlie et à l’hyper cacher. Les faits démontrent que ce qui arrive à Israël  finit par arriver à l’Europe.

[1] http://obs.monde.juif.free.fr/pdf/discours_islam.pdf

[2] p 18 et 19

Professeur émérite des universités, directeur de Dialogia, fondateur de l'Université populaire du judaïsme et de la revue d'études juives Pardès. Derniers livres parus Le nouvel État juif, Berg international, 2015, L'Odyssée de l'Etre, Hermann Philosophie, 2020; en hébreu HaMedina Hayehudit, Editions Carmel 2020, Haideologia Hashaletet Hahadasha, Hapostmodernizm, Editions Carmel, 2020.